mardi 15 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 4)

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Nous sommes désormais à Combray, et ce durablement. La géographie y est mentale autant que physique, et le narrateur, encore en son enfance, va jusqu’à dire ceci, avec des accents bibliques qui font de lui un anti-dieu, ou du moins un démiurge pré-génétique : « Et la terre et les êtres je ne les séparais pas. » On ne s’étonnera donc pas de voir les cas de « folie » ou de « neurasthénie" pulluler, et le soupçon de folie planer sur touttes choses. 

Tante Léonie figure bien entendu en bonne place dans le mobile Parthénon des insensés que Proust fait défiler devant nos yeux, tante Léonie qui « ne parlait jamais qu’asez bas parce qu’elle croyait qu’elle avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût déplacé en parlant », et dont la « seule forme d’activité » est, on en aura vite les preuves, un « perpétuel monologue ». Mais elle n’est pas la seule. La fille du jardinier, nous dit Proust, « courait comme une folle », et d’insister pour qu’on n’en reste pas à la simple expression : « renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent ». Des soldats passent devant les grilles de la propriété ? Pour Françoise, les soldas, « c’est ni plus ni moins des fous ». Bloch s’émeut des maux de la grand-mère ? Celle-ci en conclut qu’il est faux « ou bien alors il est fou ». Cette même grand-mère que Françoise déclare « un peu piquée ».
Quant au narrateur, s’il s’imagine vu soudain par Gilberte, il ne se fait guère d’illusion sur l’impression qu’il laisserait : « Il me semblait qu’elle m’eût considéré comme un fou ». Passons sur le personnage historique quoique fictif de Pépin l’Insensé mentionné au détour d’une description…

Comment se fait-il que tant d’actes ou de pensées  – croyance, idée fixe, précipitation, devoir, vieillesse, présence… – soient cause du diagnostic empressé de folie ? Que chacun soit passible de folie autant qu’apte à la discerner chez l’autre ? Sans doute trouvera-t-on un début de réponse dans cette affirmation du narrateur : « les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances », affirmation à laquelle on prendra soin d’adjoindre l’autre déclaration, non moins stupéfiante, que voici :
« je m’imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction physique sur ce qu’on y introduisait ».
Ce « comme tout le monde », appliqué à une croyance proprement délirante, entrouvre un monde de possibles qui laisse rêveur. Mais surtout, y a-t-il contradiction entre ces deux énoncés ? Entre le fait que le monde de nos croyances reste étanche à la réalité, et le fait qu’on peut introduire ce qu’on veut comme on veut dans la boîte creuse qu’est la cervelle d’autrui ? Seul un « insensé » pourrait conjuguer sans complexe ces deux appréhensions du rapport au monde. Sommes-nous clos ? Sommes-nous creux ? A la fois des hommes creux et des êtres impénétrables ? Les deux, tant que nous ne pratiquons pas, activement, cette synthèse magique qui nous permet d’instaurer un réseau de perspectives entre sensations, souvenirs et pensées. Voilà sans doute pourquoi le narrateur se demande à un moment si, plutôt que de « l’absence de génie », il ne souffrirait pas carrément d’une « maladie cérébrale » empêchant la naissance dudit génie, maladie qu’il compare juste après à un « trou noir » qui se creuse dans son esprit dès qu’il cherche le « sujet » de ses « écrits futurs ». 

Ce « trou noir », Proust, plutôt que de le combler artificiellement pour l’occulter, va le traverser, et y précipiter toutes les sensations possibles et imaginables, afin de parvenir de l’autre « côté », qui n’est ni celui de Méséglise, ni celui de Guermantes, mais celui de la Recherche elle-même.

4 commentaires:

  1. Comme la grand-mère et la mère du Narrateur qui se nourrissaient de Mme de Sévigné, j'ai lu et relu Proust régulièrement sur une très longue période, y trouvant à chaque fois un nouvel intérêt. Mais, à la dernière relecture, j'avais pensé que c'était sans doute la dernière, en effet. Eh bien non, par vos billets, vous relancez la passion pour cet inépuisable monde de fous, qui n'est pas si éloigné du nôtre finalement. Oui, aller de l'autre côté du "trou noir" pour toucher au génie, c'est bien de cela qu'il s'agit.

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  2. Proust : "[...] je portai à mes lèvres une cuillerée de thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de made­leine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, at­tentif à ce qui se passait d'extraordi­naire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une es­sence précieuse : ou plutôt cette es­sence n'était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir mé­diocre, contingent, mortel; D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dé­passait infiniment."

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  3. Proust : "[...] l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à es­pérer, sur la ruine de toute le reste, à porter sans fléchir, sur leur goutte­lette presque impalpable, l'édifice im­mense du souvenir."

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  4. Aaah! il n'y a que l'Honorable et Très Aimé Claro pour conjuguer avec tant de grâce le verbe "concluer"...

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