jeudi 10 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 3)


A Combray, donc, tout le monde est en proie à une forme de folie.  Les deux grand-tantes relèvent d’une pathologie qu’on discerne d’ordinaire chez les « maniaques de la distraction ». Ici, il faut entendre distraction au sens clinique de maladie de l’idée fixe. L’insensé s’est détourné du spectacle de la pluralité des mondes, il ne tient plus « en cercle » les éléments de l’extériorité, il est la proie d’une obsession et seule la violence physique peut l’arracher à son anormale concentration. Il s’agirait donc d’un problème d’attention – ici, rappelons-nous la « muette attention » du décor dont nous parlions la dernière fois. Ce mot de « maniaque », par ailleurs, revient presque aussitôt, tout juste une page après l’épisode des deux grand-tantes ayant contraint le grand-père à se comporter en médecin aliéniste. Et il revient d’une façon très étrange, puisque le narrateur déplore de ne pas pouvoir bénéficier de la compétence du maniaque, compétence qui lui serait fort utile pour jouir pleinement du baiser qu’il soutire à sa mère :
« il fallait que je le prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l’ont fermée. »
Par un étonnant paradoxe, le narrateur se transforme en voleur, en brute, au vu et au su de tous, tout simplement parce qu’il lui manque ce degré supérieur de folie qui intègre l’attention dans le cercle non des heures mais des passions. Le maniaque pallie son « incertitude maladive » par la maladie de « l’idée fixe », et se ferme au monde et à ses distractions pour mieux assurer la stabilité d’un seul de ses points. Mais que penser d’une stratégie appliquée à la fermeture d’une porte alors qu’on a appris un peu plus tôt que le « bouton de porte […] semblait ouvrir tout seul".

 « Mais quand mes angoisses étaient calmées, je ne les comprenais plus » : c’est par ces mots que le narrateur achève sa première évocation de Combray. Le premier chapitre peut alors se clore, et il le fera avec le principe de la madeleine, laquelle échappe mystérieusement à la dissolution au profit d’une opération encore plus mystérieuse : une inlassable différenciation.

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