mardi 8 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 2)


La nef des fous (#2)
Par la magie de la désorientation de soi, d’un soi devenu lanterne magique qui confond l’image projetée et la surface sur laquelle a lieu la projection, et qui les confond moins pour les aplatir que pour indiquer le pacte secret qui unit la projection à sa cible – or c’est bien ce phénomène qu’étudiera sans relâche la Recherche, à savoir l’impossible coïncidence des plans –, par la magie donc d’une aberration mentale ou quasi, nous voici à Combray, où cette fois-ci, le narrateur nous dit que le bouton de sa porte « semblait ouvrir tout seul ».

Les objets ont cessé d’être inanimés, et la folie, encore latente jusque-là, déborde du moi, elle s’épand dans le monde, infiltre le décor et contamine jusqu’aux proches de celui qui « tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes ». Mais le fil s’effiloche et l’ordre se fracture. La pluralité des mondes empêche l’ordre des années, et toute tentative pour « tenir en cercle » quoi que ce soit produit des tourbillons, crée un vortex délirant qui absorbe et engloutit tout, telle une tornade faisant danser à son rythme les êtres et les objets happés par sa captivité mouvante.

Oui, voilà que la grand-mère erre dans le jardin, sous la pluie, telle une folle échevelée, en offrant son front, siège de la pensée, au tambourin de la pluie, comme si elle éprouvait les vertus de quelque hydrothérapie naturelle. Voilà que la grand-tante s’amuse à infliger un « supplice » à la grand-mère – elle lui annonce que son mari va boire de l’alcool ! – arrachant celle-ci à ces errances. Voilà que le narrateur a soudain envie de « battre [sa] grand-tante » ! Une tribu aux abois…

Quant aux deux sœurs du grand-père, elles semblent dotées d’un pouvoir extraordinaire, celui de faire la sourde oreille, obligeant le grand-père, s’il veut leur attention, à « recourir à ces avertissements physiques dont usent les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la distraction ». Quant à la mère, le père lui trouve « des idées absurdes », un père qui traite par ailleurs la grand-mère de « presque folle » alors qu’il punit « sans raison » l’enfant et semble profondément lunatique et imprévisible, allant jusqu’à laisser sa femme dormir avec son fils après que celle-ci l’ai découvert « attendant comme un fou » dans le couloir, un enfant qui passe sans crier gare de l’anxiété à la félicité puis à une allégresse extraordinaire – tandis qu’autour de lui les choses semblent « figées en une muette attention ».

Bienvenue à Combray, où sévit un peuple en petit : celui des maniaques…

4 commentaires:

  1. Comme souvent les fous ne sont pas ceux qu'on croit, bien fol celui qui se fie à l'idée de norme alité, condamné, il se retrouve, à longtemps se coucher de bonheur.

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  2. Que oui! Mais ce "peuple de maniaques" nous captive et nous amuse considérablement!

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  3. Il est des rencontres qu'on attendait, qu'on espérait, parfois sans trop y croire: celle-ci en fait partie...Grand merci, Claro!

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  4. Merci Claro ! Bonheur de relire grâce à toi ce Proust que je n'ai pas embarqué en Serbie ! Hâte de lire le beau volume qui naîtra de cette rencontre improbable entre deux grands fous !

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