mercredi 2 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 1)


Cet été, après avoir tergiversé, atermoyé et passablement retardé, j’ai fini par retomber dans A la Recherche du temps perdu, de Marcel Proust, que j’ai décidé cette fois-ci de lire intégralement dans un mouvement le plus continu possible. Cette lecture s'accompagnera de l'écriture d'un texte – Soudain Proust – qui tournera autour d'une intuition, à savoir que Proust dépeint obstinément la folie sous toutes ses formes. Qu’on se rassure : on ne cherchera pas ici à imposer un  angle clinique. Car quand nous disons folie, nous ne pensons pas seulement pathologie mais également architecture. Aujourd’hui, premier épisode (hebdomadaire) de la série Soudain Proust


La nef des fous (#1)
Le début de la Recherche semble placé sous le signe de la nuit et comme réglé, derrière cette nuit, sur les vicissitudes de l’endormissement. Dès les premières pages, on assiste à une sorte de géographie mentale où règne en boussole, paradoxalement, l’astre de la désorientation. Au cœur de cette nuit, époques et lieux communiquent tels des vases se découvrant d’improbables conduits. Or tout cela se produit, si l’on en croit l’analyse à laquelle se livre le narrateur, malgré soi. En cela, ces premières pages rappellent de façon frappante certains passages du Discours de la méthode, quand Descartes articule solitude et illusions.  De fait, on peut lire dans l’ouverture, au sens éminemment musical, que constitue le premier quart de la partie intitulée « Combray », non pas tant l’exposition de ces thèmes qu’on identifie comme étant le souvenir, la nostalgie, le sentiment de la perte, etc., mais plutôt comme le diagnostic à peine déguisé d’une folie généralisée. La folie de l’homme seul que déclinent les illusions comme autant de noms secrets. Se coucher de bonne heure, c’est donc assister, impuissant, au coucher du bonheur, à sa disparition dans les limbes. Le sommeil viendra, certes, éventuellement, mais il portera gravé en lui le pli de l’irrésolution du monde. De cette friction va naître un délire.
D’entrée de jeu, le narrateur déclare en effet : « il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles quint », et l’on pourrait à juste titre s’étonner, voire s’inquiéter, de cette étrange confusion, cette « manie » soudaine qui pousse à des identifications proprement délirantes — croire qu’on est une église, un morceau de musique, une relation… Pour l'instant, le narrateur qualifie la chose de « croyance », et prend soin de préciser que cette croyance « ne choquait pas [sa] raison », avant d’ajouter qu’au bout d’un temps « elle commençait à [lui] devenir inintelligible ». Comme si on baignait encore dans les brumes pré-cliniques de la folie, une folie qu’on prend à tort pour une « croyance ». L’illusion pactise encore avec la naïveté. L’esprit se complaît dans l’enfance de ses impressions. Mais l’enfant soupçonne alors qu’il lui faut survivre à cette « croyance » et il cherche à « recomposer peu à peu les traits originaux de [son] moi », preuve s’il en est besoin qu’il a parfaitement ressenti la puissance de défragmentation que cache le flottement, voire le délitement, de sa raison – un délitement né non du sommeil et de la confusion naturelle qu’il induit, mais plutôt de la résistance au sommeil, de la privation de sommeil, une privation qui est le fruit d’une pratique contre-productive : se coucher de bonne heure. 
(à suivre)

4 commentaires:

  1. Effectivement on assiste à l'endormissement et à la phase dite hypnagogique. C'est le prélude à l'oeuvre à venir, le temps retrouvé pouvant être assimilé au réveil voire à l'éveil.

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  2. Le meilleur commentaire de "La Recherche" de Proust se trouve dans sa gigantesque correspondance (21 vols. dans l'édition de Kolb chez Plon). Lui-même donne toutes les clés de son oeuvre dans ses lettres.

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  3. Le bouché déconneur3 septembre 2015 à 00:52

    Intéressant regard sur le début de "La dercharde retend le perchu".

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  4. Très intéressant point de vue que ce "coucher de bonne heure" considéré comme contre-productif surtout quand on sait que l'oeuvre a été écrite la nuit par un grand insomniaque.
    J'attends la suite avec impatience.

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