jeudi 11 juin 2015

Homais Homais, petit paltoquet

Il y a des jours comme ça où on aimerait bien être en L et passer l'épreuve de français mais à Washington, oui, car cette année, les lycéens de Washington – qui passent le Bac plus tôt qu'ici, mais pas d'affolement, ce ne sera pas le même sujet qui tombera chez nous – ont eu droit à un sujet portant sur Madame Bovary. Pour décrocher les huit premiers points, les élèves de terminale L ont dû répondre à la question suivante :
« Le personnage d'Homais n’apparaît pas dans le premier état du texte : en quoi le fait de l’ajouter est-il révélateur du projet d’écriture de Flaubert ? »
Bon, je n'ai pas les manuscrits sous les yeux, et il est fort possible que Flaubert, lors de ses premières esquisses de plan, n'ait pas "envisagé" Homais, mais ce qui est sûr, c'est que très vite Homais prit une importance capitale dans le livre – en outre, la notion de "premier état" est intéressante, dans la mesure où elle fige une dynamique. L'état d'un texte: vaste sujet. Tout l'arbitraire d'un écrivain (ou toute la méticulosité d'un spécialiste en génétique littéraire) ne suffirait pas à en établir les paramètres. 

Mais revenons à Homais, qui n'apparaît que dans la deuxième partie du roman, comme pas mal d'autres personnages d'ailleurs. Une fois présent, il dévore tout: l'espace de la rue, de la maison, des opinions, des décisions, des soupçons. Il est comme un cancer bienveillant, ayant à la fois pignon sur rue (et cerveau) et se prenant pour ce qu'il n'est pas: un médecin. Donc pour Charles. On a en effet interdit à Homais le droit d'exercer la médecine. On lui a en quelque sorte interdit d'être Charles, donc d'aimer Emma. Pas étonnant qu'elle se suicide avec un produit made in Homais! Le pharmacien, semble-t-il, cherche à évincer tous les autres personnages, à arriver bon premier sur le podium de la gloire, à clore le roman. Et il le clôt. Car il a voulu la "croix" – et l'obtient. Crucifié, Homais?

Flaubert, au moment de rédiger la fin du roman, à l'heure de décerner la croix d'honneur au pharmacien, avait eu une idée un peu folle. Il avait failli instiller du "doute" dans le personnage de Homais, risquant ainsi l'implosion générale du roman… Voici ce que Flaubert avait noté:
"Doute de lui – regarde les bocaux – doute de son existence –  délire, effets fantastiques, la croix répétée dans les glaces, pluie foudre du ruban, 'ne suis-je qu'un personnage de roman, le fruit d'une imagination en délire, l'invention d'un petit paltoquet que j'ai vu naître et qui m'a inventé pour faire croire que je n'existe pas?'"
Pluie foudre du ruban ! Croix d'honneur démultipliée sur les sinistres bocaux ! Mais Homais d'ajouter dans ce terrifiant sillage :
"Oh cela n'est possible. voilà les fœtus. voilà mes enfants. voilà. voilà."
Oui, imaginons un instant que Flaubert ait terminé Madame Bovary par les mots qui précèdent. Imaginons Homais à genoux et extasié devant les bocaux troubles où croupissent, inachevés, les formes ombiliquées des générations futures, des générations avortées, et y trouvant la preuve non de l'existence de Dieu mais de lui-même. Berné jusqu'au bout par le "petit paltoquet"…

2 commentaires:

  1. Endormi hier au milieu du "Labo Homais", café ce matin avec "Homais paltoquet".
    Hasard, ou réalité scientifique ?

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  2. "Il y a des jours comme ça où on aimerait bien être en L et passer l'épreuve de français".
    D'accord, on échange ?

    Cet éclairage sur le personnage d'Homais est très intéressant... Notamment cette idée selon laquelle il voudrait être Charles.
    Qu'Homais doute et tout le roman vacille, mais pourrait aussi changer la tonalité, la rendre plus "optimiste" !

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