lundi 12 mai 2014

La littérature, ce hobby opératique: quand Amis flippe

"Je pense que, dans vingt ou trente ans, la littérature n'aura pas disparu mais sera devenue un hobby pour quelques amateurs éclairés, comme l'est aujourd'hui l'opéra": ces propos tenus par Martin Amis ne peuvent qu'actionner la pompe à jugeotte, laquelle est, n'en doutons pas, branchée sur le moteur à idées et reliée au soufflet des inspirations. Que pourra-t-il bien se passer d'ici vingt ou trente ans pour que la littérature – on supposera qu'Amis parle de la fiction… – cesse d'intéresser le grand public, ou du moins un public conséquent (allant de 2000 lecteurs pour les choses pointues à 200 000 pour d'autres plus émoussées, mas le spectre reste large…)?
Sans doute aucune catastrophe. Juste une érosion, s'accompagnant de la perte d'une aura et d'un rétrécissement du cheptel consommant. Bref, fini les longues queues devant les librairies à la sortie des Misérables (quand Hugo télégraphiait à son éditeur le message suivant : "?" et que son éditeur lui répondait illico, en morse itou: "!"). D'ici une génération et demie, peau de balle: juste un hobby:: un dada! Pour amateurs éclairés ! Brrr. On s'inquiéterait presque. 
Cette peur (mais en est-ce une, vraiment?) de voir le chaland se peau-de-chagriner n'a rien de nouveau, elle émerge régulièrement, étant systémique, et n'est souvent qu'indexée aux chiffres de vente déclinant de celui qui l'exprime – j'ignore si c'est le cas de Amis, mais c'est celui de pas mal d'écrivains qui reprennent cette antienne. Elle a, cela dit, le mérite d'être éloquente: car elle signale une conviction désormais profondément ancrée chez certains: la littérature n'est pas éternelle, elle serait même juste une forme, laquelle, comme la bal musette, est vouée à péricliter, ou du moins se réfugier dans des cercles d'aficionados qui vénèrent la poussière et la qualité. Comme l'opéra, nous dit Amis. Mais l'opéra a su se renouveler, non? Le bal musette, un peu moins, mais peut-être n'était-il pas une forme. En tout cas, la littérature n'est pas une forme, même si sa grande affaire est la forme (et même si elle n'est pas en forme – or, désolé, elle l'est). Ce qu'elle recouvre, bien malin qui le dira. Faut-il mettre sur le même présentoir un livre paru aux éditions Al Dante et un gros pavé pondu par Laffont? La question n'est pas là, soyons clair. C'est juste le nombre de consommateurs – ces goûteurs qui déboursent – dont on redoute la fatale diminution. 
Bon, d'accord, les gens lisent moins. Paraît-il. Mais comme le degré d'instruction a quand même augmenté depuis Jules Vallès et que l'alphabétisation a fait de légers progrès depuis Lamartine, on peut néanmoins estimer que, côté lecteurs de littérature, on a réussi à pousser les curseurs au maximum, non?
Peut-être pourrait-on poser la question aux auteurs eux-mêmes: "Combien, selon vous, votre livre devrait-il avoir de lecteurs?" Ou à leurs éditeurs, en la modifiant légèrement: "Combien, selon vous, ce livre pourrait-il avoir de lecteurs?" Je subodore qu'on serait étonnés par les réponses. Moi-même, je serais bien dans l'embarras pour répondre. A partir de combien de lecteurs suis-je satisfait? Mais c'est là, sans doute, une question viciée. Ou de journaliste. Car ça veut dire quoi, "satisfait", dans ce cas précis? (A part financièrement, bien sûr.) Eh bien on ne sait pas. Et pourquoi ne sait-on pas? Parce que la question peine à faire sens dans le contexte d'un travail d'écriture. On n'écrit pas pour des amateurs éclairés, ni pour des branleurs obscurcis, car on n'écrit pas "pour". Deux cents douze lecteurs? Deux mille trente? Six mille soixante-quatre? Huit cents fucking millions
On sait, pour causer aux collègues, que ce n'est jamais assez. Sont-ils amateurs, vraiment, ces lecteurs rares ? Eclairés, dites-vous? A combien de watts? Mais de quoi parle-t-on? Le lecteur n'est pas l'horizon du livre. Et le livre n'est pas un hobby: je peux supposer raisonnablement que si un jour je n'ai plus que deux cents lecteurs (ce que j'imagine aisément, car c'était le cas il y a peu et ça le redeviendra peut-être), ce qu'ils liront de moi sera – je l'espère, y aspire – tout sauf un hobby à leurs yeux. S'ils sont douze à s'embarrasser de ma prose, alors je veux bien leur attribuer quelques vertus. En revanche, si mes livres se vendaient à cent mille exemplaires, alors là, oui, peut-être dirais-je que la littérature est devenue un hobby. Ou un opéra. Ou un savon.

5 commentaires:

  1. Je pense que l'on peut dire que l'opéra n'est pas une forme, même si, là aussi, sa grande affaire est (ou devrait être !) la forme ! Et il est sûr également qu'il a su se renouveler ! Pour celles et ceux qui n'ont pas eu la chance de pouvoir assister à l'une des quatre représentations des Pigeons d'argile au Capitole de Toulouse le mois dernier (musique de Philippe Hurel, livret de Tanguy Viel) : http://culturebox.francetvinfo.fr/live/musique/opera/les-pigeons-dargile-au-capitole-de-toulouse-152709

    L'écoute au casque est recommandée, à moins de brancher son ordinateur sur une chaine haute fidélité !

    RépondreSupprimer
  2. Je termine "Les Bonnes gens" et aussitôt je le relis depuis la première page. Idem pour "L'Ironie du sort". "Cannibale lecteur", je l'ai lu très lentement et j'en relirai certains chapitres. Alors évidemment, cela ne fait pas un gros débit pour ma librairie... Et pourtant, j'ai l'impression de lire beaucoup.

    RépondreSupprimer
  3. Je ne sais pas quoi penser de l'attitude qui, en définitive, revient à dire que le problème — si problème il y a — n'existe pas ailleurs que dans la tête de celui qui le formule. Objectivement, il y a deux ou trois problèmes factuels : bestsellerisation des ventes (ventes constantes ou presque en nombres d'exemplaires, mais concentrées sur les titres du top 20), attention en berne et désamour du livre chez certains des plus jeunes (depuis quand lire est-il devenu synonyme de prise de tête ?)... Je ne sais pas si Amis a raison de s'inquiéter ou si Claro a raison de relativiser ces craintes, mais il me semble un peu réducteur de dire que c'est la peur qui le fait parler. Et si c'était l'amour, plutôt que la peur ? En réduisant les possibles raisons pour lesquelles il a écrit cet article à une simple érosion de ses ventes, doublée d'une certaine paranoïa assumée, on ne répond pas à son appel à l'aide : on ne fait que le ridiculiser. Oui, la situation est meilleure que du temps de Jules Ferry. Tant qu'à faire, elle est aussi meilleure que du temps de Clovis ou des premiers Néanderthals. Mais ce n'est pas parce que les soins dentaires se sont améliorés que les gens n'ont plus de carie ou qu'ils n'ingurgitent pas des aliments davantage susceptibles de leur en causer (d'ailleurs, c'est possiblement le contraire). Je suis plutôt jeune, mais j'ai la sensation (extrêmement subjective, donc) que le livre vit un moment difficile de son histoire : internet est passé par là, les smartphones aussi, et nous sommes des chatons hystériques qui courent après une balle rebondissante. On ne peut pas m'accuser de passéisme, vu mes activités, et quant à l'érosion de mes ventes, haha... Bref. Sans avoir de "raison" évidente de nourrir une peur irrationnelle, et de nature optimiste, je m'inquiète un peu quand même. Et je me demande si repousser ces craintes d'un revers de la main n'est pas un peu contreproductif au final. Quand on s'inquiète, c'est souvent parce qu'on a peur de perdre quelque chose qu'on aime : concernant les livres et la littérature en particulier, ça mérite un peu d'attention ou, tout du moins, un peu de bienveillance, je trouve. :-)

    RépondreSupprimer
  4. Will Self a aussi les chocottes concernant le futur du roman http://www.theguardian.com/books/2014/may/02/will-self-novel-dead-literary-fiction

    RépondreSupprimer
  5. Will Self a fait un article dernièrement pour dire grosso modo la même chose que Amis...

    RépondreSupprimer