mardi 18 mars 2014

Faut-il se rincer l'œil avant de lire?

A l'heure où une start-up au nom de boisson pétillante se fait mousser en révélant sa méthode de lecture optimisée, permettant d'engloutir 1600 mots à la minute, autrement dit deux fois plus qu'en temps normal (mais cent fois moins que Busnel), on est en droit de se demander l'intérêt qu'il y a à lire plus vite. La réponse semble aller de soi: tout va plus vite, on a de moins en moins de temps, les pandas vont disparaître, etc. Mais peut-être cette méthode n'a-t-elle d'autre but que de surfer sur ce cliché de l'accélération du temps, d'en entériner l'hypothétique réalité – seule va plus vite notre non-compréhension du monde. Parce que franchement, si les gens n'ont plus le temps de lire, qu'est-ce qu'ils foutent sur Facebook toute la journée au point d'y passer vingt minutes en moyenne par jour ? ou devant la tv-shit-box à raison de quasiment quatre heures par jour? Voudrait-on, en fait, qu'ils passent moins de temps à lire? Lire plus en gagnant plus de temps, c'est ça, l'idée? Certes, une fois qu'on a compris comment fonctionne le cerveau quand on lit, on peut doper son rythme d'ingestion langagière. Le cerveau prend des instantanés, l'assemblage des lettres forme pour lui comme un visage. Ah, c'est toi, mot? Je t'avais reconnu.

Au final, la question qui se pose est encore: pourquoi? Pourquoi lire vite? Reconnaître un mot en un temps record, sans serpillage linéaire de l'œil, c'est une chose, mais le laisser résonner, infuser, voyager, s'attarder, c'est une autre paire de cerveau… Ne devrait-on pas plutôt apprendre à lire lentement, à lire par intermittences, à lire en rêvassant, en revenant sur ses pas, en laissant flotter les mots, en tournant autour? Lire en papillon, en chenille. Lire moins vite qu'on écrit? Dévorer un livre ne veut pas dire oublier de le mâcher – même le boa sait ça. On peut lire en vache, en ruminant, en mante religieuse, en vautour – puisque lire ce n'est pas que lire, puisque lire c'est aussi penser ce qu'on lit, répéter ce qu'on lit, revenir sur ce qu'on lit, oublier ce qu'on lit, faire et défaire ce qu'on lit, puisque la lecture n'est pas une course de fond mais une découverte sans cesse imaginée de… la lecture. Et si lire, c'était relire? Lire d'abord ce qu'on lit, puis lire (en lisant) le trajet de notre lecture? Et si lire c'était oublier le temps?

Mille six cent mots à la minute? ma foi, ce doit être possible, je n'en doute pas, mais uniquement quand l'auteur desdits mots n'a pas passé plus de temps à les écrire… Je propose qu'on crée en librairie un nouveau rayon. Ça s'appellerait "Livre à parcourir". L'avantage, c'est que le lecteur y trouvera non seulement les livres ornés d'un bandeau rouge mais aussi les ouvrages à caractère pornographique (et les confessions de journalistes). Parce que lire vite, c'est aussi se rincer l'œil. De peur qu'il ne se dépose dessus quelque chose: l'impossibilité d'oublier.

9 commentaires:

  1. "qu'est-ce qu'ils foutent sur Facebook toute la journée au point d'y passer cinq heures par mois en temps cumulé?" >>> Cinq heures?

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  2. J'applaudis de mes dix mains, moi qui lis plutôt en vache...

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  3. Lire en aventurier pour découvrir des territoires qui n'existent pas en réalité, lire comme on dessinerait en le découvrant un paysage, un visage, un corps, un monde. Relire pour relier nos rêves sensibles à ce monde qui ne bat que pour vous, enregistrer sa pulsation, interpréter ses troubles ses maladies, cueillir ses fruits et voir bruler ses fanes à l'abri des pages.

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  4. Cette histoire de lecture rapide est une vielle lune, il faut conseiller aux directeurs de la start-up en question de relire les mémoires de Woody Allen : Après un stage de lecture, j'ai lu Guerre et Paix en vingt minutes... ça parle de la Russie !
    Sinon, seulement cinq heures par mois en cumulé sur Fesse de Bouc ? Ca me semble très loin de la réalité, j'aurais dit cinq heures par semaine, en voyant le temps quotidien qu'y passent pas mal de jeunes de ma connaissance...

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  5. qu'importent les heures, qu'importent les heures passées, qu'importe de lire guère épais, c'est de toutes façons rapide. Après tout, il s'agit de 4 livres étalés sur 15 ans (1805-1820).

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  6. se rincer l'oeil avant d'écrire ?? naturellement....
    tout acte de lecture suppose une confrontation à des mots (maux)
    donc si l'on ne prend pas garde à se rincer l'oeil, on l'ara dans le baba.

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  7. Pas pour moi cette méthode, je cherche au contraire à lire plus lentement, et à relire oui, je regarde facilement les films que j'aime plusieurs fois, pourquoi ne fais-je pas la même chose avec les livres ? J'ai honte de mes lectures souvent superficielles, trop rapides et dévorantes, il ne m'en est parfois rien resté ou si peu...

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  8. Ah relire... "relire les classiques" surtout, comme le veut l'expression bientôt consacrée. Ceux qu'on a jamais lus en fait.

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  9. "Lisez-moi lentement"
    Nietzsche, préface d'Aurore.

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