vendredi 7 février 2014

Les mots plus beaux d'amour au cœur chéri

L'anthologie littéraire est-elle un cauchemar dont la littérature ne parviendra jamais à se réveiller ? S'en prenant à un corpus mou et infiniment extensible, elle semble neuf fois sur dix n'avoir d'autre but que de fédérer ses éléments épars autour d'un thème, et si possible un thème indolore. Anthologie érotique, anthologie marine, anthologie urbaine, anthologie animale, etc. Non seulement la liste est longue mais elle paraît inépuisable et surtout recyclable à l'infini. La réduction au thème, unique méthode pour tuer le travail des formes? En fait, l'anthologie de textes littéraires n'a d'autre but que de transformer le livre en non-livre, autrement dit en cadeau. Et donc en message.
Vous n'allez pas offrir à un ami abstème une anthologie des poèmes sur le vin, ça serait malvenu. De là le succès jamais démenti des indécrottables anthologies sur l'amour. Tenter de les dénombrer relèverait de la gageure. Elles incarnent le seuil-plancher de la non-anthologie et évoluent dans l'étrange et fastidieuse contrée des livres-bisous. Car, globalement, l'amour est un sentiment éminemment louable, à la différence du lancer de nains et du fist-fucking. Quiconque écrit a forcément écrit quelque chose ayant trait à l'amour, sinon dans son œuvre du moins dans sa correspondance. En outre, l'anthologie amoureuse n'a pas besoin de prétendre à l'originalité puisqu'elle fait son lit du sentiment le plus rebattu de l'humanité après la haine viscérale de l'autre. Et surtout, elle semble à ce point salutaire et pétrie de bonnes intentions qu'elle peut sans aucun scrupule se vautrer dans l'immense piscine de la niaiserie. Bref, l'anthologie amoureuse est à la littérature ce que le courant d'air est au bing-bang: inutile mais irréfutable.
Prenez PPDA – avec des pincettes, mais prenez-le quand même. Voyant venir à grands galops la Saint-Valentin, que fait-il? Il nous offre un livre intitulé Plaisirs d'amour: anthologie des plus beaux mots d'amour. Les plus beaux mots d'amour? Oui, pas les plus beaux textes, pas les plus beaux poèmes, pas les plus belles lettres: les plus beaux mots. On ne saurait pousser plus avant la réduction a minima… Certes, le projet frôle la nuit de noces pour micropénis, mais qu'importe : car l'amour n'est finalement ici que la métaphore de ce qu'il est littéralement: un lieu commun. PPDA peut donc présenter la chose comme suit:
"Source d’inspiration inépuisable et apanage de tous, l’amour est ici le centre de toutes les attentions.
À travers une belle et large sélection de pensées amoureuses et de mots tendres, une anthologie est livrée toute en nuances, sensibilité, intelligence et humanité. Grands auteurs, poètes, dramaturges, romanciers ou chanteurs s’y côtoient, du Moyen Âge à nos jours.
Regroupées par thèmes – la passion, la déclaration, la rupture, le manque, les yeux de l’amour, la jalousie, le fantasme ou la rencontre – ces citations, comme autant de petits joyaux littéraires, nous plongent au cœur même du sentiment amoureux dans tout ce qu’il contient de joie, de douleur, d’intensité, de beauté ou de… complexité."
Passé le méga-LOL qui surgit à la lecture de ces lignes, on s'interroge sur un détail. Une question de ponctuation. Sur ces points de suspension qui surviennent, haletants, juste avant le dernier mot. Ils semblent indiquer comme un temps d'hésitation, à croire que l'auteur chancelle au moment d'arracher une ultime molaire. La quoi? La complexité! On se demande ce qu'elle vient faire ici, dans ce royaume du simple. Car on sent bien qu'elle joue ici le rôle de superfétatoire béquille pour livre-tricycle, et ne fait que souligner l'absence de roues et l'inutilité des freins. Mais la présence de la complexité était indispensable pour pallier à son inexistence au niveau du projet. Elle est cette goutte d'eau qui permet au livre de mouiller un peu. Ah, l'amour…

4 commentaires:

  1. On m'a regardé d'un air bizarre dans le restaurant où je suis quand j'ai éclaté de rire.

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  2. Réjouissant!
    On devrait interdire ce genre de sucreries au goût creux, à la date de péremption largement dépassée: le trou de la sécu diminuerait : moins de diabète par overdose de niaiseries.

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  3. Non, il ne faut pas l'interdire! Il faut pouvoir regarder la niaiserie en face afin de pouvoir la reconnaître! L'interdiction, ça commencerait où?

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  4. @ anonyme: l'interdiction se ferait avec une très grande cruauté dès le tapuscrit: Tout auteur serait sommé de lire ce qu'il est censé avoir collecté. S'il donne des signes de nausée, l'obliger à continuer jusqu'à ce qu'il s'écroule.

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