lundi 27 janvier 2014

Rouaud, la mort du roman et l'avenir des chats

Quand Jean Rouaud s'exprime sur la littérature, on est tout ouïes, un peu comme un saumon qui découvrirait des panneaux de signalisation le long de sa rivière, lui expliquant comment remonter le courant dans le bon sens. Mais il faut le comprendre, Rouaud. Car quand il décide d'entrer en littérature, un peu comme on passe le seuil d'une mercerie, il découvre que le terrain est miné:
"[…] les années 1960 et 1970 ont radicalisé la critique du roman jusqu'à annoncer sa mort, avec celle de l'auteur. Le style était le panache blanc grossier de la bourgeoisie. Et la langue était fasciste! Une belle phrase, c'était le signe très sûr de la réaction! Tout ça cumulé n'était pas encourageant pour un apprenti écrivain."
Il est donc sacrément embêté, ayant décidé apparemment d'écrire des "belles phrases". Louons le projet, quand même, il a le mérite d'être précis. Heureusement, Rouaud s'aperçoit que c'est possible. La preuve: Claude Simon, sa "phrase torrentielle" et le Nouveau Roman:
"Du nouveau roman, j'avais retenu l'art de la description qu'on a appelé l'école du regard (d'où les pages sur la pluie). Et il n'était pas question pour moi de me lancer dans un récit linéaire. J'avais été nourri par cette réflexion littéraire qui, si elle était contraignante, était très riche aussi."
Je résume. Rouaud veut écrire des belles phrases (lui aussi aime la pluie), mais pas un récit linéaire (le roman est bourgeois, donc ça serait casse-gueule). Du coup, il lit les nouveaux romanciers (marxistes, mais bon…) et réussit à retenir chez eux… l'art de la description. Ouf. Mais c'est pas gagné, parce que figurez-vous qu'on vit alors sous une "chape de plomb" – et  qui c'est qui tient le haut du pavé? Les philosophes!!! Deleuze, Bourdieu, Lacan… Comment faire, alors?
"Ils avaient un usage de la langue extrêmement «précieux» (au sens du XVIIe siècle), complètement désactivé. Ce qui rendait impossible d'appeler un chat un chat."
L'usage déactivé de la langue précieuse de Deleuze? Genre: "Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu. Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise." (L'Anti-Œdipe)? Hum. Ça complique évidemment les choses quand on veut décrire les choses, surtout en faisant des belles phrases et qu'on aimerait bien appeler un chat un chat, voire un minouchat. Parce que, hein, bon, il s'agit de faire dans la dentelle si on ne veut pas se prendre de taloches:
"En usant de ces procédés, je pensais me protéger des critiques qui pourraient porter sur le fond."
Oui, parce que Rouaud sait que son "fond" va être jugé "réac" (il parle du passé!!!). Coup de bol, Jérôme Lindon conseille à Rouaud de ne pas trop s'emmerder avec l'expérimentation, il lui dit carrément ceci:
"Écrivez une vraie histoire avec des personnages mais pas trop, pas plus de quatre ou cinq, sinon on s'y perd."
Là, on se dit que Lindon était vraiment cool, et qu'il avait surtout bien compris les limites de Rouaud. Enfin, tout est bien qui finit bien. D'ailleurs, le prix Goncourt ne s'y est pas trompé à l'époque, couronnant le livre de Rouaud, qui avait réussi le miracle d'échapper au linéaire pour ne pas tomber dans l'ornière bourgeoise tout en ne retenant que la description chez les marxistes précieux du nouveau roman et en appelant un chat un chat sans pour autant désactiver la langue.

3 commentaires:

  1. j'aime bien lire ton blog.... tes traductions me semblent souvent pertinentes (même si je ne peux juger ça qu'à l'aune de mes méconnaissances -donc c'est moins un jugement qu'une sensation). J'aime quelques uns de tes livres - pas tous - mais parfois dans ces billets (certes d'humeur) je te trouve parfois un peu pontifiant dans le style monsieur-je-sais-tout. Laisse de côté la condescendance pour Rouaud. Ça me rappelle un peu ton billet sur Marie Nimier. Tu es plus sympathique quand tu parles des choses que tu aimes. voilà, c'était aussi un commentaire d'humeur...

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  2. Pourquoi un écrivain n'envoie-t-il pas promener toutes ses références quand il écrit pour se colleter à ce qu'il est, lui?

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  3. "Imaginer l'argument d'un roman est une besogne heureuse. Aller jusqu'à l'écrire est une exagération.", dit un jour Borges. Quel dommage que le lauréat du Goncourt 1990 n'ait suivi à la lettre ce sage conseil...

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