jeudi 23 janvier 2014

Dis, Blaise, sommes-nous assez loin du champ clos des laboratoires formalistes?

On peut penser ce qu'on veut des prix littéraires, mais il faut bien reconnaître qu'ils n'ont pas froid aux yeux. De quoi sont-ils le nom ? Des écrivains qu'ils couronnent? Pas vraiment. Plutôt des critères qu'ils se fixent. Prenez le prix Robert Ganzo. Loin de moi l'idée de dénigrer ceux qui l'ont reçu – citons seulement Bernard Noël et Jean-Pierre Verheggen… En revanche, la charte de ce prix laisse songeur, et quand je dis songeur, c'est pour rester poli, car franchement, là, on atteint des sommets de cuistrerie inégalés. Jugez par vous-même:
"Le prix Robert-Ganzo distingue l’auteur d’un livre de poésie d’expression française en prise avec le mouvement du monde, loin du champ clos des laboratoires formalistes et des affèteries post-modernes. Ce prix entend saluer un poète de tempérament, un aventurier du verbe et de la vie, un passeur d’émotions et de défis, un arpenteur de grand large et d’inconnu."
Bon, à première vue, c'est du charabia, et ça semble concerner autant Kersauson, Léo Ferré et Saint-John-Perse. Mais ce qui est intéressant, c'est ce besoin de stipuler qui n'est pas qualifiable. Or là, ils y vont fort. Pour mériter ce prix il faut non seulement être à l'écoute de ce qui nous entoure – en gros, avoir la radio – mais surtout être situé "loin du champ clos des laboratoires formalistes et des affèteries post-modernes"!
On sent  que derrière ces truismes pléonastiques se cache le bon vieux dégoût pour le travail des formes – d'autant plus grave qu'il est lié ici à un prix de poésie. Avec l'équation tarte à la crème : afféterie = formalisme. C'est vrai qu'on en a soupé de l'écriture expérimentale! On ne voit que ça partout où c'est qu'on regarde! Les librairies débordent d'avant-gardisme! Ah, le formalisme affété! Quelle plaie! D'ailleurs, les formes, faut s'en méfier, c'est pas spontané. Ce qu'il nous faut, c'est le bon vieux "tempérament",  "l'aventure",  la "vie", des "émotions"!! Bref, du rire, des larmes et du suspens. Gloire et beauté. La croisière s'amuse tant qu'elle peut.
Incroyable: non seulement ils se méfient de l'expérimental, mais en plus de l'expérimental en vase clos (et on comprend que pour eux les deux sont bonnet blanc et blanc bonnet, hein). Des voyageurs épatants, alors là, tant que vous voudrez (le prix est décerné à Saint-Malô…), mais surtout pas d'immobiles chimistes !! pas des laborantins du langage! 
Et si on créait un prix couronnant l'auteur d'un livre situé au cœur même du champ clos des laboratoires formalistes, quelqu'un qui soit spécialisé dans les afféteries post-modernes? Je ne sais pas trop qui serait susceptible de le décrocher, mais en tout cas la liste de ceux qui ne l'auront jamais est sacrément longue.

6 commentaires:

  1. Merci Claro pour cette merveilleuse gymnastique cérébrale matinale ! L'humour et la réflexion sont les deux mamelles d'une journée réussie !

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  2. Je m'excuse d'être pour une fois un peu long, c'est que le sujet me tient à cœur, me le serre, même...Que la formulation de la charte soit, non seulement risible, mais peu claire et fondée, est une évidence: de quels "laboratoires" s'agit-il? de quelle "clôture"? quelle est la définition du formalisme à laquelle la charte se réfère? à quelles "afféteries" fait-on allusion, chez qui, quand, comment? (car il y en a, mais il aurait fallu être plus précis...) de quel "postmodernisme" parle-t-on? (car il y a plus de définitions que d'étoiles dans la nébuleuse d'Andromède!)
    Moi qui ne suis qu'un p'tit gars de rien du tout, qui n'ai été à l'origine d'aucun prix de poésie, qui ne fais, heureusement, pas partie d'aucun jury en décernant et qui ne risque pas d'en recevoir un jour, j'ai écrit, il y a un bout de temps déjà et ignorant tout du prix Robert Ganzo et de son inénarrable charte, quelques lignes que j'assume pleinement, à la virgule près:
    "Impossibilité de se dire "poète" aujourd’hui, oui, mais non pas de l’ÊTRE, et de produire ce qu’en ces heures, non moins de "détresse" qu’au temps de Hölderlin, nous paraît plus que jamais indispensable – très précisément dans ce "no man’s land" où tout se joue, s’étendant entre ce que nous appelons, d’un mélancolique plutôt qu’ironique oxymore, les "vieilles avant-gardes", avec leurs simulacres, détournements, provocs à deux sous, afféteries et grosses ficelles, et l’arrière-garde, recrue dans ses certitudes mitées, ses diversions nécrosées, gardienne moisies d’un temple depuis bien longtemps déserté par les dieux pour lesquels et au nom desquels il fut érigé…
    "No man’s land": pas tout à fait, d’ailleurs, car, loin d´être en friche et envahi par les mauvaises herbes, il vibre et respire, habité qu’il est d’échos et de réminiscences, peuplé des mutantes présences des marginaux et singuliers de tous lieux et temps, règne, non pas de la "table rase" ou du "tout comme il fut toujours", mais de ce qui serait – hors improbable copulation ou impossible synthèse – un devenir qui les englobe enfin sans les trahir."
    Et si l'on créait un jour un prix couronnant précisément l'un des ces singuliers, de ces marginaux, de ces inclassables, je vois, tout aussi bien que toi pour celui que tu suggérais, qui n'aurait aucune chance de l'avoir un jour, mais également qui en serait, à mon sens, primé, et à juste titre, ô combien! (pour nous en tenir aux vivants: Deguy, Emaz, Butor, et quelques autres - je te laisse le soin de compléter la liste...)

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  3. Torché !! Créez ce prix, d'urgence. Le "Prix du ch.clos des lab.form. & afft.post.mod". Je propose Robert Rapilly pour "El Ferrocarril de Santa-Fives" (salutaire) ; Suel (Lucien) pour ses poèmes isomètres, Koltès à titre posthume, etc. Ou le Belletto de "Loin de Lyon"... Et tant d'autres. Bah, tout le monde peut pas être Marc Lévy, résolvons-nous y. Résolvons-nous y.

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  4. On comprend pourquoi Marc Lévy n'aura jamais le prix Robert-Ganzo.
    (J'ose mettre un lien pour rester à peu près intelligible ? Allez, j'ose : http://hublots.over-blog.com/article-marc-levy-est-un-ecrivain-formaliste-98215656.html )

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  5. Et puis comment oublier "les raisons qui font que les poètes mentent" (selon Enzensberger): "parce que c'est un autre, // toujours un autre, //qui prend la parole // et que celui // dont cet autre parle // se tait"...

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