jeudi 27 juin 2013

Ô blog, suspends ton post


Zéro zéro zéro (et l'infini si affinités)

Afin d'échapper à l'intolérable et faramineuse canicule qui sévit, afin surtout d'œuvrer plus efficacement dans la quiète, la rassurante, l'indolente pénombre de notre verdissime et secret repaire (nettement plus accueillant que l'ancienne demeure de Ben Laden, notez bien), le Clavier Cannibale, comme chaque été, se retire discrètement, tel Onan ou les troupes américaines. Eh oui, c'est comme ça. Le Clavier ne reprendra ses honteuses et désintéressées activités que début septembre, avec, néanmoins et toutefois, et très probablement, une brève et rapide résurgence du 17 au 21 juillet, en direct de La Baule, afin de vous narrer les impeccables rencontres organisées par Bernard et Brigitte Martin lors d'Écrivains en bord de mer où nous ferons – si j'arrête de mettre du sans-plomb dans ma poubelle à diesel – deux petits tours.

Le Clavier part donc en vacances, même si, par le mot "vacances", il faut entendre tout autre chose, bien sûr. Certes, quelques tournois de pétanque sont
prévus (lesquels se solderont, comme chaque année, par de cuisantes et désopilantes défaites) ainsi que pas mal d'heures devant la table de ping-pong (où nos invités de passage auront la décence de me laisser gagner, me permets-je de leur rappeler), mais globalement nous ne partons pas les mains vides, cette dernière expression foutant d'ailleurs fichtrement les jetons, si l'on y réfléchit bien. Les mains vides? Arf. Nos mains ne sont pas des salles que nos doigts déserteraient et où résonnerait, après leur départ, je ne sais quel sépulcral écho.

Le Clavier Cannibale emporte donc:::

une ambitieuse cargaison de lectures (Claude Simon, Michel Leiris, Faulkner, Thalia Field, Peter Gizzi, Bégout, Josef Winkler, Pessoa, Bernard Noël, Pireyre, Kevin Orr, Marcel Cohen et ses Faits, Hubert Lauth, Mathilde Janin et son Riviera, Robitaille, le Jérusalem de Tavarès, Laiseca, etc…   );

— quelques traductions en cours (le magnifique Middle C de William Gass, l'inquiétant Altmann's Tongue de Brian Evenson, mais aussi l'épatant Take It or Leave It de Raymond Federman, ainsi que, eh oui, Scorch Atlas de Blake Butler, A Naked Singularity de Sergio De La Pava, You Bright and Risen Angels de William T. Vollmann, The Sugar Frosted Nutsack de Mark Leyner et Flow Chart de John Ashbery); 

— des jeux d'épreuves à corriger (puisque paraîtront bientôt quelques textes de votre serviteur, à savoir, en septembre, CosmoZ, en poche (Babel), et le 2 octobre, un livre pour enfants: Qui veut sauver le Caïmantoultan?, illustré par Nathalie Choux, ainsi qu'un polar en janvier 2014 chez Babel Noir intitulé… Les souffrances du jeune ver de terre…;


— et enfin, au fond de la valise, dans son double-fond à digicode, un long roman en cours (dont nous ne dirons rien, sinon qu'il faudra être very very very patient avant d'en voir pointer le mastodontoïque museau…).

On vous rappelle, en outre, la sortie fin août aux éditions Inculte de la traduction de Taxi Driver, le roman de Richard Elman d'après le scénario de Paul Schrader et le film de Martin Scorsese, où, si vous avez bonne mémoire, on peut entendre cette sympathique adresse: Listen, you fuckers, you screwheads. Here is a man who would not take it anymore. A man who stood up against the scum, the cunts, the dogs, the filth, the shit. Here is a man who stood up.

L'été sera bien sûr également et aussi l'occasion de tester de nouvelles recettes, telles que l'incroyable et ultra-confidentielle tomate-mozzarella ou le palpitant et très mystérieux courgettes-féta, dont nous vous livrerons les mythiques et légendaires secrets si vous êtes sages et affamés.


En attendant début septembre, donc, le Clavier Cannibale vous abandonne sans vergogne et lâchement, non sans vous offrir, en guise d'au revoir provisoire et temporaire, cette encourageante citation du grand écrivain américain John D. Brancato :
We've been fighting a long time. We are out-numbered by machines. Working around the clock, without quit. Humans have a strength that cannot be measured. This is John Connor. If you are listening to this, you are the resistance.

 ciao

mercredi 26 juin 2013

Rencontre Marcel Cohen à Atout-Livre

Hop, une dernière info ! Jeudi 27 juin à 19h30 à la librairie Atout-Livre, rencontre exceptionnelle avec Marcel Cohen à l'occasion de la publication de son dernier ouvrage, Sur la scène intérieure. L'homme est rare et passionnant, alors n'hésitez pas. Plutôt que de me lancer dans une description de son travail, que je découvre à peine, je préfère m'en remettre à la présentation que font les libraires d'Atout-Livre de cette soirée, on peut leur faire confiance – c'est leur dernière rencontre de l'année éditoriale, et plutôt que de nous bassiner avec des lectures de plage, ces valeureux lecteurs ont tenu à mettre en valeur une œuvre exigeante. (Je rappelle par ailleurs que le dernier numéro du Matricule des anges lui a consacré un dossier.) Vous pourrez donc venir rencontrer Marcel Cohen, ainsi que Sylvie Weil, auteur de Le hareng et le saxophone (éd. Buchet Chastel).

Présentation des libraires d'Atout-Livre :

Quels souvenirs garde-t-on de sa famille quand on ne l’a connue que jusqu’à ses 5 ans ?
Grâce à un coquetier, un petit cheval en toile jaune, un grain de beauté, une odeur persistante d’oignon sur la peau, Marcel Cohen incarne avec une immense douceur quelques scènes de son enfance avant la déportation de ses proches. Vibrant d’émotion, simple et pudique, Sur la scène intérieure est un grand livre.

Informations:
Jeudi 27 juin 2013 à 19h30

Lieu :à la librairie
203 bis avenue Daumesnil
75012 Paris
Métro Daumesnil L6 et L8
Bus 29, 46 et 54

Sarkozy et les intellectuels [sic]

Je ne sais pas si l'humour (ou l'hélium) est la chose au monde la mieux partagée, mais remercions ces deux journalistes du Monde – Alexandre Lemarié et Vanessa Schneider – pour leur papier sur la campagne secrète de Sarkozy, paru dans l'édition du 22 juin. Ils doivent être parrainés par Lenny Bruce.
On y trouve en effet, outre des témoignages passionnants sur le désir de come-back de l'ancien président sortant, cette phrase sur laquelle les sémiologues vont pouvoir s'entre-déchirer pendant au moins dix ans:
M. Sarkozy voit aussi des patrons de presse […]. Ou des intellectuels, comme l'écrivain Yann Moix. "Il accueille tous les hommes à idées", résume M. Hortefeux.
Intellectuel + Yann Moix? Euh… Bon, si on était dans un pictionary, il s'agirait de savoir dessiner un oxymore – pas gagné-gagné, hein. Ne nous étonnons pas si un jour on essaie de nous faire croire que BHL est philosophe et l'éponge un fromage.

mardi 25 juin 2013

Pitchissime

La rentrée littéraire de l'automne 2013 se profile déjà, contraignant les éditeurs à se fendre de quelques lignes concernant chaque ouvrage à paraître (et disparaître), histoire de susciter des désirs de lectures (ou des claquages de zygomatiques)… Cette année, nous avons décidé de créer un nouveau prix littéraire, car il est évident qu'il n'y a pas assez de prix littéraires en France, il en faudrait même un par livre paru, et ce afin d'encourager le mérite qui n'attend pas le nombre des années. Nous avons donc créé, à mains nues et calleuses, porté par un enthousiasme dont la dynamique n'est pas sans rappeler la chute d'un melon depuis le trente-quatrième étage d'une tour de Babel, un prix unique en son genre, et donc à peu près semblable à tous les autres prix, mais qui soit adapté au genre littéraire particulier qu'est le "pitch" (mot anglais qui, bizarrement, veut dire "poix"…).  Tout entier à notre intuition, nous avons décidé d'intituler ce prix "Le Prix du Pitch" (ça sonne bien, même s'il n'est pas doté), prix qui ne devrait pas tarder, engouement aidant, à être désigné par l'appellation plus familière de "Pitchprix". Après avoir parcouru les centaines de pitches en circulation, nous avons décidé sans la moindre hésitation et à l'unanimité absolue d'attribuer le Prix du Pitch 2013 aux éditions Gallimard, pour l'épatant pitch du roman d'Antonia Kerr, Le Désamour, à paraître à la rentrée (rappelons que le Prix du Pitch ne tient pas compte de la valeur de l'ouvrage, seulement de l'originalité du pitch, fruit de la longue réflexion et du génie littéraire de l'éditeur qui, tel le veau l'or, en accouche):
"Glenn, écrivain new-yorkais, a soixante ans. Il vit une relation amoureuse intense avec Laura, qui a une vingtaine d’années. Glenn croit lire dans les attitudes mystérieuses de la jeune fille et dans ses disparitions fréquentes des signes de son désamour. Une période tourmentée commence…"
Ça ne s'invente pas, hélas. Ah, pour info, rappelons que la collection Harlequin existe depuis 1978. Nous sommes mardi : tout est possible.

lundi 24 juin 2013

Pour saluer Chénetier

J'ai déjà dit quelque part combien l'éditeur Denis Roche avait compté dans mon parcours. S'il est quelqu'un d'autre à qui je dois les conditions de mon élan, c'est bien Marc Chénetier. Je me souviens très bien de mon enthousiasme naissant pour la traduction à la fin des années 80, enthousiasme aussi inconscient qu'immature. J'étais allé assister à la remise d'un prix Coindreau afin de faire la connaissance de cet américaniste et traducteur hors pair qu'est Marc Chénetier. Je lirai, quelques années plus tard, son livre, Au-delà du soupçon, le noircissant de notes, relevant consciencieusement les titres de ces livres censément intraduits, intraduisables, intraduisibles, bref, dont l'édition d'alors ne voulait pas vraiment. J'avais donc abordé Marc, espérant glaner des conseils. Le "capitaine" Chénetier m'avait gentiment écouté puis, au fil des mois, mis au défi, presque tacitement, de donner une chance à ces textes dont il vantait les charmes vénéneux. Je m'étais, naïvement, concocté une magic list : The age of wire and string de Ben Marcus, The Sot-Weed Factor de John Barth, Gass et son mythique  Tunnel en cours d'écriture, etc., persuadé que rien n'était impossible puisqu'un gladiateur comme Chénetier portait ces textes hors normes dans son cœur infatigable.
Car Chénetier, en plus d'être traducteur (Charyn, Russsell Banks, Willa Cather, Denis Johnson, Steven Millhauser, William Gass, Alexander Theroux, Richard Brautigan, Vachel Lindsay…), a fondé l'Observatoire de la Littéraire Américaine, aidé de nombreux traducteurs à trouver leur voie, enseigné, voyagé, endossé le rôle de Charles V et de Denis Diderot au sein de l'université, défriché, raboté, tancé les loups…  C'est lui qui, demain, remettra le prix Coindreau à Nicolas Richard, en digne passeur de juin.
Depuis plus de vingt ans, chemin faisant, hasard aidant, bonheur insistant, j'ai essayé de défricher les terra incognita explorées par le Capitaine Chénetier, figure indispensable à qui veut tâter un jour de l'amour translaté.
Il est des hommes qui, sans paver quoi que soit (leur pas est trop leste), et sans jamais se prendre pour des directeurs de conscience (leurs ironies sont trop mobiles), font de notre route une piste d'où il est, même maladroitement,  mais toujours joyeusement, possible de décoller. Grâce à eux, on peut – juste – devenir.

Juste un cauchemar

Se pourrait-il, se demanda-t-il, trempé noyé roulé dans ses draps et les yeux aussi clos que des guichets en grève que rien ne saurait déciller, qu'une grande partie des livres qui désormais paraissent soient, en dépit de leur apparente noblesse dite de papier, des spams – des *spams* ! – d'un genre nouveau? Se pourrait-il que quelque part des éditeurs, contaminés par un virus d'un genre nouveau, aient cédé la place à d'anonymes plate-formes électroniquement insensibles et décidé d'inonder sans le moindre complexe ni remords le marché du livre non seulement d'ouvrages bâclés et/ou imparfaits mais carrément de livres-spams? Sans auteur? Dans la mesure – difficilement mesurable, bien sûr – où leurs auteurs eux-mêmes se seraient lentement et définitivement assimilés, par économie de sueur et goût du gain même petit, à des machines génératrices d'énoncés calibrés et, lassitude oblige, aléatoires? Se pourrait-il que ces rectangles confus et quasiment crasseux (tant l'encre y pisse dru et au hasard) ne soient, ô soulèvement des machines, que d'affreux petits produits recélant l'inepte placement d'autres produits tels que les sentiments calibrés, les dialogues archi-chiés, les descriptions Ikéa et les pensées infra-onfrayennes? Puis le réveil – ludique, salvateur – sonna et le Livres-Hebdo annonçant la rentrée littéraire 2013 glissa de sa courtepointe sur la moquette tel un cadavre essouflé retrouvant l'âpre plancher des vaches, des veaux et de leur généreuse pâture, le retour sur investissement.

vendredi 21 juin 2013

Traduire pourquoi

Il m'arrive de temps en temps de m'exprimer devant des étudiants sur la question de la traduction, et j'essaie alors d'examiner, confusément mais si possible gaiment, le comment de la chose, m'efforçant de dégager des ersatz de  problématiques qui n'en demandaient pas tant, donnant des exemples tirés au forceps par les cheveux chauves de l'imparfaite mémoire. Je tente de dire quels chemins ont mené là, et quelles épreuves les ont jalonnés (ce qui me permet d'expliquer le sens papetier du mot "épreuves"), je raconte les échanges avec certains auteurs, narre le parcours parfois combattant qui mène d'un coup de cœur à une publication, évoque les socs qui cherchent sillons (la métaphore agricole fait toujours son petit effet), bref, je cause de ce qui fait mon ordinaire extra. Mais souvent je m'aperçois, après communication, que j'ai oublié d'aborder le "pourquoi". Pourquoi traduire? Bonne question, et que je me remercie de me l'avoir posée à moi-même.
Y a-t-il une réponse? Satisfaisante? Satisfaisante pour autrui, pour moi? Certes, la question du pourquoi est l'une des plus retorses qui soient. Car en général, le pourquoi est à venir, il ne précède pas la démarche. Il se profile, s'annonce, bien que restant fuyant, comme si la discrétion de son secret était, miroir de la page oblige, le secret de toute discrétion.
Il se peut que nous fassions certaines choses pour, justement, noyer ce "pourquoi" dans l'immense et possiblement vaine actualité du faire. Il se peut que l'acte même de faire ait pour soubassement ce besoin – joyeux et désespéré – d'inventer des stratégies d'évitement, lesquelles ont pour fantasme de nous délivrer d'on ne sait quel fastidieuse téléologie.
Pourquoi je traduis? Pourquoi traduire? Deux questions sans doute irréconciliables. La seule explication qui me semble tenir (comme le diraient un tenon s'adressant, complice, à sa mortaise) serait la suivante: traduire c'est se laisser électrocuter (sans périr) non pour mieux éclairer la nuit de l'écriture (la pauvrette n'est guère exigeante en matière de néons, préférant l'ombre taupe et le mouvement flou), mais pour permettre à cette foudroyante décharge, cette indéracinable nécessité qu'est l'impulsion langagière de passer, cornes et muscles tassés, entre les murs étroits du dire.
Le traducteur, dit-on, est un passeur. Soit. C'est surtout un conducteur et, paradoxe, un isolant. Allez comprendre. Il grésille à tout heure, capte des ondes, diffuse des voix. Donc: Ich bin ein Transistor. Et en plus, vous savez quoi? Aujourd'hui c'est l'été: le temps du passé de l'être, la saison où griller et un palindrome d'une simplicité effarante. On aurait tort de se plaindre.

jeudi 20 juin 2013

Phoebus K. Dank, sa vie, son nœuvre

On vous en recausera, mais en mars 2014, la collection "Lot 49" publiera le dernier roman de Christopher Miller, l'auteur de Variations en fou majeur (Seuil, 2004). Dans L'Univers de carton, Miller a imaginé un écrivain obèse et pathétique (Phoebus K. Dank), double distordu et raté de Philip K. Dick, prolixe et complexé, qui, après sa mort (suspecte) se voit consacré un "guide" écrit par deux spécialistes de son œuvre, l'un l'adulant aveuglément (et l'ayant suivi tel un toutou frustré), l'autre le méprisant copieusement (mais ayant été nonobstant son ami et colocataire). Le livre se présente donc comme un dictionnaire déraisonné de la vie et l'œuvre de Dank, chaque entrée abordant, par ordre alphabétique, une œuvre, une facette, un moment éminemment dankien, les deux "critiques" se tirant dans les pattes régulièrement, dans le texte ou via des notes assassines.
Dank est sûrement le personnage le plus "flaubertien" à surgir dans la littérature américaine, il est une sorte d'Homais incompressible, et ses deux zélateurs un über-Bouvard et un crypto-Pécuchet proprement sidérants. Son appétit d'écrire fait de lui un inénarrable ogre d'encre d'une bêtise subtilement insondable. Pour preuve, sa première œuvre dans le domaine de la science-fiction, qu'il se croit obligé d'écrire… au temps du futur !
(C'est la première fois que je traduis un livre en riant. J'ai même été obligé de procéder à des rechercher-remplacer pour virer tous les "ahahahah grgrll ohoh ahha" que mes doigts hilares avaient intercalés tous les huit mots. C'est aussi la première fois que je m'autorise des notes en bas de page, mais il va de soi qu'elles sont, contexte oblige, un peu particulières, la mauvaise foi des deux spécialistes de l'œuvre de Dank s'étant révélée prodigieusement contagieuse… Pendant plusieurs mois, ma femme a dû supporter de m'entendre pouffer bêtement comme si j'avais, planquée dans mes tiroirs, une bonbonne de gaz d'hélium mystérieusement reliée à mon cerveau. Merci, Monsieur Miller.)
Moquant le registre académique, la convolutée syntaxe exégétique, tirant à boulets rouges sur les âneries imaginaires liées aux entreprises anticipatoires (tout en rendant un hommage ambigu à l'imagination sans limite de ce genre), reprenant ainsi le flambeau nabokovien tel qu'il brilla à l'heure de Feu pâle, fouillant sans vergogne les entrailles du génie méconnu, et brossant à contre-jour un faramineux portrait de Dick, Christopher Miller a réussi avec L'univers de carton là un de ces livres "hénaurmes" qu'on passe sont temps à racheter pour l'offrir aux gens qu'on aime. Hop, extrait:
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"Ses voisins le savaient enclins à des actes d’une bêtise phénoménale. Entre autres inepties, il construisit une machine à remonter le temps et se persuada qu’elle fonctionnait, se fit arrêter pour avoir uriné sur la voie publique et, quatre ans plus tard, pour défécation en public, décida qu’il était un robot et demanda à la police de l’arrêter à nouveau, se persuada que son voisin dirigeait sur lui un rayon mortel et se mit à porter un costume en papier alu tout en travaillant dans son jardin, monta un groupe éphémère de punk-rock du nom d’Idle Threat, fut interrogé au sujet du meurtre d’un critique, portait sa montre à la cheville (« pour soulager mon poignet »), régla son réfrigérateur pour que la petite lumière reste allumée quand la porte était fermée, fit venir le véto chez lui en pleine nuit parce qu’il avait donné à manger à son chat de la nourriture pour chien (qui pour ce qu’il en savait aurait pu se révéler fatale à un chat), fit exploser une noix de coco dans son four à micro-ondes, prit tellement de vitamines que sa langue vira au noir, et tondit sa pelouse tous les jours pendant un mois et demi avec son motoculteur flambant neuf jusqu’à ce qu’une association de voisins l’oblige à arrêter. Mais même ses voisins ne semblaient pas accorder à Dank la moindre vie intérieure digne de ce nom, encore moins reconnaître l’existence d’un génie parmi eux."

mercredi 19 juin 2013

Michel-Ange à la sanguine


Comme son nom ne l’indique pas, le « michel-ange à la sanguine » est un simple marbré à la ricotta et à la betterave. Mais si vous l’appelez « marbré à la ricotta et à la betterave », vous risquez de perdre un peu de magie. Or vous ne voulez pas perdre en magie ce que vous gagnerez en calories – donc, jouez-la carrare & Picasso. Pour la ricotta, comptez un bon quart de kilos, ou 250g, ou une demi-livre, peu importe, ce qui compte c’est qu’elle soit chère, donc achetée chez un traiteur italien, où elle est vendue dans un écrin au prix du diamant. Mélanger la ricotta à des herbes. Bon, en cuisine, quand on parle d’herbes, il va de soi qu’on ne vous demande pas d’arracher une touffe de gazon dans le square le plus proche. Ce n’est certes jamais précisé mais cela va de soi. Donc, des herbes : du persil plat et de la ciboulette. La ciboulette est la seule herbe qui pousse de haut en bas, mais ça personne hélas n’ose le dire, car on ne vous croirait pas. C’est également la seule herbe avec laquelle on puisse jouer au mikado et perdre systématiquement. Ajoutez également de l’ail en prenant bien soin d’ôter le germe. Si on l’a appelé germe, c’est justement pour ce que vous n’ayez pas envie de le garder, soyez logiques que diable. Mettez aussi une poignée de roquette, 20 noisettes torréfiées (mais personne ne viendra contrôler qu’elles sont torréfiées, rassurez-vous) et touillez le tout avec de l’huile d’olive, du sel, du poivre et, pourquoi pas, un pépin de citron, il y aura toujours un invité pour s’exclamer « J’ai la fève ! », ça fait plaisir, ça met un  peu d’ambiance et ça ne coûte rien. Maintenant, pelez votre betterave (cuite, n’est-ce pas, nous ne sommes plus des barbares), coupez-là en fines lamelles (la lamelle est à la tranche ce que la poésie est au roman), renoncez à faire partir la couleur rouge violacé dont sont désormais teintes vos mains, et alternez lamelles de betterave et couches de ricotta aux herbes. L’impression, une fois la chose servie, dépendra de votre habileté. Soit ça ressemblera à un vieux cœur malade ramassé dans la sciure soit ça ressemblera à un michel-ange à la sanguine. Une recette, comme un mode d’emploi, n’est pas un visa pour la gloire. Tenez-le-vous pour écrit.
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Texte paru in La cuisine du Motif, rapport d'activité 2011

Eloge des magiciens


La naïveté serait de croire que la réalité s’est faite toute seule, par l’opération du Saint-Esprit ou d’un de ses commis. Non, elle a pris du temps, est partie de rien, de chiures de ptérodactyles sur le tronc d’un séquoia, d’empreintes de macaques aux abords des marais, d’ombres trilobées, d’idées à peine consistantes, qu’il a fallu retailler, gauchir, imiter, repeindre, puis faire luire, en les soumettant et les habituant aux plus crus éclairages. Le bruit court que Dieu a créé le ciel en une journée, comme un général appuyant sur le bouton rouge. Nul ne conteste le fait que le ciel a été créé, ou inventé, mais cela a pris un peu plus de temps que ça, quand même, et au début ce n’était pas un joli ciel laqué de bleu et taillé sur mesure pour les rêveurs, pas le genre de ciel qu’on regarde en amoureux, les mains dans les poches de l’autre, non, c’était un ciel primaire, bricolé à partir d’un sceptre et de quelques ambitions, qui servait de parasol aux meneurs, lesquels avaient autre chose à faire que fabriquer de la pluie et du beau temps, de la grêle, des orages, et des fientes d’oiseaux. Il fallut donc confier conception et sa réalisation à des artisans de tout premier ordre, à des adeptes du secret : les magiciens, ces êtres composites qui sont aussi ingénieurs, techniciens, ouvriers, peintres, tailleurs, horticulteurs, menuisiers, colombophiles, combinant tous les talents, la frime en plus. Fabriquant eux-mêmes leurs miroirs, sculptant leurs propres ectoplasmes, baisant éventuellement leur assistante sans qu’elle le sache, planquant leurs rêves dans des pièces de monnaie dont eux seuls savent émanciper le double fond. Ils sont capables d’apparaître,  de disparaître, de se diviser, se décupler, n’hésitent pas à parler avec le ventre, osent voir sans les yeux, espèrent entendre à travers les murs – de quoi rendre jaloux toutes les polices secrètes du monde. Ils s’habillent tantôt comme des lords tantôt comme des briquetiers, escaladent des cordes à la façon rêveuse des yogis, coupent les femmes – les plus belles ! celles aux nichons nacrés – en deux avec une précision de psychopathe, et peuvent fumer cent clopes à la fois, au bout de leurs deux mille doigts. Ils ont également l’art de faire rire les enfants, d’émerveiller les pisse-froid, d’émincer le sceptiques. Un éléphant n’est pour eux qu’une molécule aisément dissipable, dont les défenses leur serviront plus tard de chenets, et à peine allumé le feu prend consistance, barrit et s’en va parader sous le chapiteau, messieurs mesdames applaudissez.___________
(to be continued?)

mardi 18 juin 2013

Rendre à Nadeau

C'est Pierre Maury qui, sur son blog Journal d'un lecteur, se permet, à l'heure des mélopées, de rappeler que non, Maurice Nadeau n'a pas découvert Beckett comme on a pu le lire dans une certaine dépêche officielle. Et Maury de citer, exemples à l'appui, le témoignage de Nadeau lui-même narrant ce rendez-vous manqué. Quand meurent les grands hommes, il est bon de ne pas les étouffer de lauriers, surtout si certains sont immérités. D'autant plus que rater Beckett n'est pas une tare. Il enverrait ses manuscrits aujourd'hui que nous serions sans doute plus d'un à renâcler. On veut bien attendre Godot mais pas forcément inviter l'innommable…
C'est tout le problème des hommages et du ragot médiatico-mortuaire. On veut célébrer, on pare. On croit encenser, on en rajoute. Les saints ne pullulent pas, surtout pas dans l'édition. Nadeau lui-même reconnaissait ce qu'on ne saurait, intellectuellement, qualifier d'erreur:
"Beckett. Je l’ai raté, c’est Lindon qui l’a publié. Tu vois, nous avions quelque chose de commun. Beckett, c’était son épouse qui promenait à travers Paris ses manuscrits dont personne ne voulait! Elle m’a donné à lire deux ou trois pages, de je ne sais plus quel roman qui a été publié plus tard. Je n’ai pas pris position parce que je ne savais pas, au fond, de quoi il s’agissait."
Car c'est là sans doute que réside la grandeur de Nadeau. Dans sa faillibilité qui fait de lui autre chose qu'un pape et mieux qu'un apôtre: un homme aux aguets. "'Ne pas prendre position", parce qu'on ne sait "pas, au fond, de quoi il [s'agit]." Quelle plus belle, plus émouvante preuve de clairvoyance? Un éditeur averti n'est ni un scanner ni un radar, encore moins une passoire. Il peut caler, achopper, manquer. Sa passion peut prendre le risque de la presbytie comme de la cécité. Il se distingue par ses intuitions autant que par ses hésitations. Merci donc à Pierre Maury, quand sonne le glas, d'avoir remis les pendules à l'heure juste, et d'honorer ainsi, clairement et fortement, cette mémoire de Nadeau qui nous est commune et n'a pas besoin de colombes de plâtre pour s'envoler.

Le communisme, l'hypnose et les Beatles

En France, nous avons eu Jean Royer, le "père la pudeur", ce maire-instituteur tourangélique qui partit en croisade contre l'endroit douteux où se croisent les pattes du X pornographique, et sous le nez duquel, en 74, une fille immunisé contre le rhume oculaire agita deux seins joyeux. Eh bien, aux Etats-Unis, ils ont eu David Noebel. Un pasteur d'une trempe peu commune qui passa sa vie à essayer de prouver que les communistes représentaient un danger pour les Etats-Unis (ah, qu'il est cool de prêcher des convaincus…). Noebel était en particulier sensible à la musique pop, qu'il soupçonnait d'être une arme des Rouges pour assujettir l'ado wasp. Et donc, en 1962, il fit paraître un court pamphlet (26 pages) – "Communism, Hypnotism And The Beatles" – pour expliquer au monde que
La faculté des Beatles à pousser les jeunes à se déshabiller et se déchaîner a été testée et approuvée en laboratoire. La science lui a donné le nom d'hypnose de masse et de névrose artificielle.
La Croisade chrétienne de saint Noebel exigeait une telle rigueur. Il était clair que les Beatles, manipulés par le Kremlin, étaient venus aux Etats-Unis sous forme humaine et vinylesque pour détourner le jeune yankee de la vraie voie. Noebel conseilla donc à ses ouailles de jeter les disques des Fab Four, afin de veiller à ce que le dangereux quatuor
ne détruise pas la stabilité émotionnelle et mentale de nos enfants et, au final, notre pays, comme nous a mis en garde Platon dans sa République.
Je n'ai pas retrouvé le passage où Platon conspue Ringo, mais j'avoue que ce Noebel n'avait peur de rien. Il publia peu après un autre pamphlet intitulé Rhythm, Riots and Revolution, un titre qui ma foi balance pas mal.
Comme à chaque fois qu'on est confronté à un exemple patent de paranoïa galopante, on ne peut s'empêcher de se poser la pernicieuse question: Et s'il avait raison? Si les Beatles étaient des agents communistes déguisés? S'ils pratiquaient l'hypnose de masse pour subvertir le peuple américain? Mais dans ce cas, un truc cloche. Car il semblerait que le message convoyé par nos quatre ludions n'entre pas franchement en harmonie avec la doctrine khrouchtchevienne, sauf à trouver un parfum marxiste à des chansons comme "Why don't we do it in the road" ou "Obladi Oblada" (en russe, "obladi" veut dire "redistribuer les richesses de façon équitable" – nan, je déconne).
Alors, qu'est-ce qui motivait des types comme Noebel? La haine d'une certaine musique? Ou la jalousie, en voyant tous ces zozos leur voler leur public et faire sur lui cet effet qu'aucun discours chrétien ne parvenait plus à déclencher ? Mais Noebel n'en avait pas fini avec les Beatles, il écrivit encore deux autre bouquins sur la question:  The Beatles: A Study in Drugs, Sex and Revolution (1969) and The Legacy of John Lennon: Charming or Harming a Generation? (1982).
Admirons en tout cas la pugnacité d'un homme persuadé que les Russes avaient inventé le rock. Reste à savoir si en Russie, il existe un Noebelski persuadé que les Pussy Riots seraient… Non, rien. Arrêtons de délirer.

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Merci à Laure Limongi de m'avoir envoyé l'image de couverture du bouquin de Noebel.

lundi 17 juin 2013

Nadeau

Editer, pour lui, c'était lire, savoir lire, vivre lire: un être lecture.
Ce n'était pas compter et matraquer, flatter et maquiller.
Maurice Nadeau, en mourant, a eu une drôle d'idée: défier quiconque d'être après lui le dernier.
102 ans. Sans détour.




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Photo © Olivier Roller

La pile du bon moment: Simon le magicien

Il y a dans Triptyque de Claude Simon un passage essentiel, qui explique peut-être la structure du roman, voire des autres romans de Simon. C'est le passage où un enfant, armé d'un couteau, dépèce une pile plate, une de ces piles carrées munies de deux languettes de cuivre (sur laquelle la langue, apposée à leur jonction, vérifie au moyen d'une décharge acide le restant d'électricité qu'elle recèle) comme on en trouve dans les lampes qui permettent de créer sous les draps un univers en soi.
L'enfant autopsie donc la source de la lumière et trouve, lové entre les trois cylindres de la pile, un bout de pellicule cinématographique, qu'il extraie, déroule, tend, puis dont il contemple le récit arrêté, quelques photogrammes qui, chance ou hasard, lui offriront un corps de la femme telle une invention du monde recommencé – et le lecteur, ainsi réinventé "élève pour regarder en transparence sur le ciel la courte bande qui ne comprend que cinq images et la moitié d'une sixième" avant d'appréhender cette œuvre qui avance par saccades, éclairs, dans sa fragmentation si mystérieuse qu'elle ne peut, à force d'arrêts, qu'imaginer pour nous un dynamisme insensé.
Ce morceau de pellicule photographique, voire pornographique, qui, recyclé, sert désormais d'élément conducteur entre les trois cylindres de la pile, me reste une énigme. Se peut-il qu'à une époque les fabricants de pile plate ait utilisé des bribes de celluloïd, chutes glanées dans les poubelles des salles de montage ? De maigres recherches ne m'éclairent en rien sur cette pratique. Pourtant, je doute que Claude Simon ait inventé ce rituel enfantin et cette astuce technique. 
Si quelqu'un en sait un peu plus là-dessus, ses lumières sont les bienvenues. Quelqu'un connaît-il ce rituel? Un film dort-il vraiment au sein des piles plates ? (Tiens, un alexandrin…) Ce qui est sûr, c'est que cet été, quand je chinerais dans les vide-greniers de Haute-Marne, mon œil se posera avec prédilection sur les piles décrites par Simon et que je n'aurai de cesse, une fois rentré, de les désosser pour voir si, enrubannée dans leurs entrailles, gît quelque bande conductrice contenant, une fois étirée au soleil, l'empreinte cadencé d'un corps mort depuis un demi-siècle, sa nudité préservée dans l'étroite batterie du progrès. Car ce qui nous demeure invisible ne peut qu'être savoir et jouissance.

vendredi 14 juin 2013

Lire ou rire: plus la peine de choisir

Bon, on ne vas couper les cheveux par quatre chemins: à la rentrée, les éditions Grasset publieront le nouveau texte de Yann Moix, Naissance, qui fait plus de mille pages. Quelques bruits courent déjà sur la bête, un peu comme des puces instables sur un labrador fougueux. De quoi s'agit-il? se demande-t-on à Haut-Lieu, dans la Marne. Mystère… On dispose pourtant de quelques éléments très précis, comme par exemple l'argument de départ, quasi obstétrical : "Ce roman raconte comment son narrateur est venu au monde." Curieux de nature, mais aussi de culture (et friand d'anecdotes), nous avons voulu en savoir plus et, après quelques vains pots distribués çà et là, nous avons réussi à nous procurer le début de ce magnum opus:
"Je suis sorti du seul ventre possible : celui de ma mère. Je me souviens plus comment c'était à l'intérieur : il faisait chaud, comme dans toutes les mères. Dans les pères en général il fait plus froid : on viendrait au monde enrhumé. Ce n'était ni une bonne ni une mauvaise mère : une simple mère, toute bête, biologique et humaine, qui fait des grimaces à la clinique, vous impose des manies, vous façonne une vie pour la vie.  Je ne suis pas mort à la naissance, du coup je mourrai à la mort."
"Je mourrai à la mort." Euh, oui, bon, on dira ce qu'on voudra, mais… Ah non pardon, une personne tenant à garder l'anonymat nous précise in extremis que l'incipit que nous venons de citer est en fait le début d'un de ses romans précédents, Panthéon. Au temps pour nous. Ouf.
Bon, en tout cas, ce qui va être rigolo et amusant, c'est que chaque fois qu'un journal citera des passages du nouveau roman de Moix, il devra préciser qu'il s'agit "d'un extrait de Naissance." Les occasions de rire sont rares, alors ne boudons pas notre plaisir.

Trois faits qui font de l'effet

1/ Nabilla, la starlette de la téléréalité publie, le 11 juillet, le livre Allô !Non mais, allô quoi ! 

2/ L'ex-ministre Xavier Darcos est élu à l'Académie française.

3/ Parution en librairie de la biographie de Dominique Alderweireld,  Moi, Dodo la Saumure.

Coïncidence? Je ne crois pas…

Nicolas Richard – what else?

"Ils avaient les N° du soleil et de la lune tout fracté et les fir gloutir par les machines. Ils dirent : “On vamettr tous les N° dans 1 Grand Boum et ce sera le N° des Chants Bardes.” Ils bâtir l’Anneau des Nergeries cest là où on voit le Cra Terre au jour d’hui. Ils déclencèr le Grand Boum et zoumm parut un ganrr éclair de lumyèr plus ganrr que le mond en tié et la nuyt de vint le jour. En suite tout deuv nu noir. Rien que la nuyt des années durant."
Ne changez pas de lunettes. C'est extrait de Enig Marcheur, l'incroyable roman de Russell Hoban, paru il y a quelques mois chez Monsieur Toussaint Louverture, ouvrage traduit magistralement, musicalement et génialement par Nicolas Richard. Pourquoi vous dit-on tout ça? Oh, mais c'est parce que ce traducteur infatigable, qui a traduit Pynchon, Powers, Stewart O'Nan, Miranda July, Jim Dodge, Hunter S. Thompson, Tom Drury, Woody Allen, Art Spiegelman, Nick Hornby, Harry Crews, Philip K. Dick, David Lynch, James Crumley, William Kotzwinkle et Jean Pass, vient de remporter tranquillement et sereinement le prix Maurice-Edgar Coindreau pour, justement, sa traduction d'Enig Marcheur.
L'an dernier, on avait eu la joie de voir le prix Coindreau décerné à Pierre Demarty, pour sa traduction du roman de Paul Harding paru en Lot49, Les foudroyés. C'est donc peu dire qu'on est ravi de voir ce prix intègre et exigeant (ça ne court pas la pampa) décerné à Nicolas Richard (lequel, par ailleurs, recherche des partenaires pour jouer à Blokus, n'hésitez pas à le contacter si ça vous intéresse…). Car l'homme, féru d'escalade et de Californie, à la fois débonnaire et mystérieux, par ailleurs honnête joueur de ping-pong (et persuadé à tort de m'avoir battu un jour) ainsi que grand amateur de chemises bariolées, n'a pas peur des défis et est LA référence en matière d'argot divers (traduire le bas-jamaïcain du XIème siècle avant Bob Marley l'amuse, c'est pour vous dire). Quand je sèche sur une expression liée à la drogue, ce fléau, c'est lui que j'appelle. Allez savoir pourquoi, il a toujours la réponse. Mille rumeurs courent sur son âge. On le dit centenaire, pubescent, immortel. Je le sais éternellement présent et bienveillant. En plus, il est écrivain, ce qui ne gâte rien, auteur des Cailloux magiques (Flammarion) et de l'interlope et monumental Les Soniques (sous le nom de Niccolo Ricardo, en collaboration avec le DJ-ludion Kid Loco, paru chez Inculte Inc. Corporated Limited, dont Nicolas Richard est par ailleurs membre). Bref, Nicolas Richard est un homorquestr – rappelons pour la légende qu'il a aussi posé nu pour des étudiantes népalaises, retapé des appartements en pain d'épice à Brooklyn, fait la vaisselle nucléaire à Bâle, été bûcheron-polyglotte dans le Valais et président directeur général de groupes de rock. Et qui c'est qui va traduire le prochain Pynchon, Bleeding Edge, hein, qui c'est? C'est lui. D'aucuns le surnommaient "ze dude", mais vous pouvez l'appeler tout simplement "don Corleone".
Berf, traduire Enig Marcheur exigeait non seulement a shitload of method, mais huit cent vingt mille brins de folie (le pleutre que je suis avais renoncé au projet…). Les jurés du prix Coindreau ne pouvaient pas laisser passer une occasion pareille de primer un travail non seulement acharné mais joyeux. Le prix – présidé par l'indispensable Captain Chénetier – lui sera remis le 25 juin à la Société des gens de lettres, dans le cadre des prix de printemps (littérature et traduction) de la SGDL.
A big hug au prince du feuillet  !

Menu du jour, bonjour !

Prenez une pomme, arrachez-lui le cœur (oui, détrognez-la, il existe un instrument pour ça), découpez-la en tranches ni trop fines ni trop épaisses (de la mesure en toutes choses), alternez cinq ou six tranches de ladite pomme (à peau rouge – ne la pelez pas, malheureux!) avec quelques feuilles de roquette, des lichées de gorgonzola et une bruine de noix concassées, puis chapeautez le tout d'un timbre de tomate séchée sur un disque de concombre, hop, l'affaire est conclue et l'entrée est prête. Mettez-la au frais et guettez le rai de soleil. Nappez d'une vinaigrette un peu osée (mettez des graines de lin, osez l'huile de sésame…), servez. Dévorez.
Comme plat, faites cuire des tronçons de poireau à la vapeur, roulez-les (après égouttage) dans des graines de sésame, ajoutez un peu de chou chinois fondu au wok avec de la sauce soja (ou du fond de veau), auquel vous adjoindrez les services d'un duo coloré. Par exemple, sur une tranche de concombre, déposez le mélange suivant : carotte râpée, cumin, ricotta; sur un autre, purée de poivrons rouges (au préalable cuit au four), écrasée à la fourchette avec de la roquette ciselée très fin, quelques câpres et un peu de poivre de sechuan écrasée (plus une once de confiture de figues, si vous êtes tenté par les expériences limites).
Pour le dessert, faites comme vous voulez, mais si jamais un tiramisu speculoos traîne dans votre frigo, n'hésitez pas…

jeudi 13 juin 2013

Géographie du bruit cartonneux

Le style est-il l'homme? Ce qui est sûr, c'est que c'est du boulot, n'en déplaise aux pissotiers de la prose qui pensent qu'écrire c'est dire et/ou raconter. Il est même possible qu'une des exigences de la prose consiste à produire des énoncés inédits – non pas des énoncés nécessairement extraordinaires ou clinquants, mais des énoncés qui n'ont pas encore été usés par la répétition, et que l'usage peinera sans doute à éroder. Il est toujours intéressant de vérifier si telle association de mots, relevée chez tel auteur, a déjà un long casier textuel.
Ainsi de ce "bruit cartonneux" que je découvre en lisant Le vent de Claude Simon. C'est l'occasion rêvée de se servir de Google pour aller voir si ces noces entre les vibrations de l'air et ce matériau rigide et léger ont déjà été célébrées. Le fait est que non. Ou plutôt que : si, mais… uniquement chez Claude Simon.
Dans Le vent (1957), le syntagme apparaît ainsi:
"Car ce fut en définitive la dernière chose dont il me parla, avec cette méticulosité dans le détail, l’insignifiant – ou du moins ce qui, pour tout autre, paraissait insignifiant --- ce qui faisait hausser les épaules aux gens, s’attachant à me décrire le bruit cartonneux des feuilles froissées par le souffle de la nuit, les formes des feuilles semblables à des étoiles découpées et le va-et-vient sporadique des branches rigides, raides."
Mais on peut également la repérer dans ce fragment extrait d'un texte intitulé "Sous le Kimono", paru dans un numéro des Lettres françaises de janvier 1961:
"foire qui se tenait à l'automne, peu après la rentrée, alors que les hauts platanes de la promenade où elle était installée finissaient de perdre leurs feuilles que le vent balayait chassait en troupeau hoquetant et titubant avec un bruit cartonneux entre les baraques, la nuit qui tombait chaque soir un peu plus tôt"
On retrouvera d'ailleurs ce fragment modifié dans Histoire (1967), toujours de Claude Simon:
"l'allée de cerisiers les feuillages remuant avec un bruit cartonneux et elle à cheval sur une branche le haut du corps invisible et Paulou en bas nous regardant "
Le fait de réutiliser une même expression atypique est courant chez Claude Simon – dix ans séparent le premier usage du troisième, pourtant. Simon savait-il qu'il le réemployait, ou l'a-t-il simplement laissé recommencer dans sa prose? Il n'en reste pas moins que, sauf preuve du contraire, cette rencontre du "bruit" et du "cartonneux" sur la table de dissection du magicien Simon n'avait encore jamais eu lieu dans aucun autre texte. Elle n'a pourtant rien d'extraordinaire. Mais elle est "juste". Son heure était venue. L'invention de la phrase simonienne avait réuni les conditions de son surgissement, discret mais efficace. Son surgissement, et même, donc, son retour.
On pourrait se livrer aux mêmes recherches avec, toujours pioché dans Le vent, le syntagme "œil épineux" (autrement appliqué qu'au sébaste, bien sûr). Mais surtout n'allez pas tenter pas ce genre de recherches avec des syntagmes prélevés dans le tout-venant qui paraît. Vous seriez atterré. Par exemple, recherchez "allure démentielle" (trouvé dans La délicatesse de David Foenkinos): vous aurez droit à 4380 occurrences…
Telle la nature du vide, la chimie littéraire a horreur du lieu commun.

mercredi 12 juin 2013

De la persistance cyclothymique de l'inconscient homophobe

Si j'étais Lacan, je me fendrais d'un petit sourire en coin en apprenant que les opposants au mariage pour tous ont décidé de profiter du Tour de France pour faire parler d'eux. Leur inconscient étriqué leur aurait-t-il soufflé qu'au royaume des pédales ils allaient pouvoir faire la roue? Ou l'expression "mettre des bâtons dans les roues" les aurait-elle émoustillés? On ne sait. Ils devraient plutôt aller se jeter sous les voitures du Paris-Dakar, ça nous ferait des vacances.

Le festin couillu

En Hongrie, à Budapest,  les menus sont parfois en deux langues.

En Hongrie, à Budapest, et comme partout ailleurs, on peut constater que la traduction des menus est un art difficile.

En avoir ou pas reste donc une question quasi shakespearienne.

mardi 11 juin 2013

Paniquer à Versailles, baiser ailleurs

C'est l'histoire d'une affiche qui montre deux êtres humains en train de s'embrasser. L'affiche est en couleurs. Ce n'est pas une photo mais une peinture, presque un coloriage. Un des deux êtres humains est de sexe masculin, apparemment, puisqu'il arbore une moustache, et que la moustache est a priori un attribut masculin. L'autre être humain est sans doute un homme: on ne lui distingue pas de poitrine et ses cheveux sont courts, or nous avons l'habitude de reconnaître une femme, quand elle est dessinée, à ses seins – visibles, soulignés par deux parenthèses horizontales – et à ses cheveux, forcément longs (on n'est plus en 68, hein). Les seuls traits du visage représentés ici –  une fente pour l'œil de profil, un sobre contour de visage – peuvent donc laisser planer le doute. Le quoi? Le doute? Allons donc, ce sont bien deux hommes en train de s'embrasser: on le devine, du fait même de ce code représentatif auquel nous sommes, hélas, habitués. Le titre du film, lui, ne le laisse pas deviner, pas explicitement: L'inconnu du lac. En revanche, si on se renseigne, on peut subodorer qu'il s'agit de deux hommes (et encore), puisque le film, signé Alain Guiraudie, a remporté la Queer Palm à Cannes.

Mais si l'on veut vraiment être sûr qu'il s'agit de deux hommes, il existe une méthode infaillible. Il suffit d'afficher cette image dans les rues de Versailles et Saint-Cloud. Parce qu'à Versailles et Saint-Cloud, eh bien, on ne la leur fait pas. Les gens sont perspicaces, là-bas. Même dessinés sobrement, deux hommes sont vite identifiables chez eux. Du coup, la mairie de Saint-Cloud a été "harcelée de coups de fil". Bon, en gros, ça veut dire "vingt plaintes". On aimerait connaître la valeur juridique desdites plaintes. Résultat: les affiches ont disparu des rues de Versailles et Saint-Cloud. D'où vient la décision? L'afficheur Decaux? La mairie? Un peu des deux, mon général. Là, on veut comprendre. Mais heureusement, le service communication de la mairie de Versailles, interrogé par Rue 89, a compris, lui. Quoi? Oh, c'est très simple. Il comprend:
"que l'affiche puisse choquer un public qui se retrouve désarmé face à des affiches qui abordent la sexualité dans la rue […] Je me mets à la place du père de famille qui se promène avec ses enfants et qui aurait sans doute aimé faire de la pédagogie ailleurs que dans la rue."
Voilà. Vous ne le saviez peut-être pas. Maintenant vous savez. L'affiche d'Autant en emporte le vent traitait-elle de la sexualité dans les rues d'Atlanta? Non, bien sûr. S'embrasser n'est sexuel que si vous êtes du même sexe. Ouch. Eh bien, je plains les hétéros. Ils devraient se rebiffer. Des années que le cinéma se fout d'eux en les montrant en train de s'embrasser tout en niant leur sexualité dans l'inconscient collectif, c'en est presque vexant. Ou alors les hétéros savent s'embrasser sans évoquer la sexualité. En fait, sur les affiches hétéros, vous savez quoi, ben en fait ils se font des bises, ce sont des cousins. Mouais…
Mais il y a une autre explication, nettement plus confondante : seuls les Versaillais et les Clodoaldiens savent que s'embrasser engendre des pensées d'ordre sexuel chez le passant. Et ils n'ont pas envie que ça s'ébruite.

samedi 8 juin 2013

Serait-ce à moi que tu t'adresses ? demanda le chauffeur de taxi à son miroir.

Taxi Driver, le roman adapté du film éponyme de Martin Scorsese, écrit en même temps que le film par le poète new-yorkais Richard Elman, sortira le 25 août 2013aux éditions Inculte, traduit par mes soins (enfin, surtout traduit par moi). Un roman assez atypique, loin des souvent plates novelisations auxquelles donnent lieu en général les films. Elman l'a écrit d'après le scénario, alors que le casting se précisait, ce qui lui a permis de fondre son personnage dans la peau de De Niro, par exemple. On n'y trouvera pas le fameux "You talkin' to me?", car cette scène fut improvisée pendant le tournage par le grand Bob. Le script, lui, écrit en 10 jours par un Paul Schrader démâté, se voulait une relecture de L'Etranger de Camus. Elman prend donc le parti de s'introduire dans la tête de Travis Bickle, et de ne pas lâcher le morceau:
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"Eh donc ce jour-là, j’ai commencé à tenir un journal. Pour me souvenir. Un truc pour m’empêcher de péter un câble. Pour m’occuper. Des trucs du genre : la suie tombe sur la neige comme le poivre sur ma purée. Et aussi : des types sans doigts qui lavent les pare-brises des taxis avec de grosses éponges jaunes."
Ceux qui ont vu le film se rappelleront d'ailleurs que la voix off se double de scènes où l'on voit Travis écrire sur des carnets. Et c'est ainsi que se présente Taxi Driver, le livre : le journal de bord d'un ancien vétéran du Vietnam, insomniaque et perturbé, qui cherche dans la nuit et les quartiers chauds non pas la rédemption mais une occasion de sortir du rang. Un passeur qui transbahute des âmes paumées d'un achéron l'autre, sans trouver ni la paix ni le sommeil. L'écriture d'Elman colle au flux de conscience, la ponctuation débloque, des phrases s'inachèvent, on est en train de vivre la mutation: Travis se gave de "reds" (c'est une drogue, donc c'est mauvais, hein), cherche à faire une vraie rencontre (d'abord une grande blonde puis une gamine – Jodie Foster, âgée à l'époque du tournage d'un petit quatorze ans), puis à entrer dans l'histoire par la seule déflagration de sa frustration accumulée (sachez qu'un magnum .44 peut alors se révéler très utile).
Ah, au fait, vous rappelez la scène où Travis balance tranquillement sa télé jusqu'à ce qu'elle bascule et explose? Le feuilleton qui passe alors à l'antenne n'est autre que Les feux de l'amour. Le message est clair: Taxi = Love / Driver= Story. D'ailleurs, Betsy ne dit rien d'autre: "Voir un porno, ca m'excite autant que si on me disait: 'alors on baise' ?"

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La couverture de la traduction française, sublime, est bien entendu signée Yann Legendre.

vendredi 7 juin 2013

La comédie du livre à Montpellier

Attention. Le message suivant est strictement à caractère informatif. Il a pour but de donner des indications de lieux, d'heures et de noms quant à une manifestation littéraire. L'auteur de ce blog n'est pas responsable des informations rapportées, et ne saurait être tenu responsable en cas d'inexactitude. Les personnes ne se sentant pas concernées par les données suivantes peuvent, si elles le désirent, quitter à tout instant ce blog. Nous vous remercions par avance de votre attention (ouf, voilà enfin une prose qui me repose de mes fastidieux moulins à vent):

L'édition 2013 de la Comédie du Livre se déroulera du 7 au 9 juin 2013 à Montpellier. Evénement monté à l'origine par trois librairies indépendantes, cette manifestation accueillera cette année pas moins de 250 écrivains tout en s'attendant à la venue de près de 100 000 visiteurs.

Ces rencontres feront la part belle aux littératures contemporaines du Maghreb, en plus de l'accent habituel porté à la création littéraire du Languedoc-Roussillon. L'Algérie sera mise à l'honneur avec l'invitation de Yasmina Khadra, Boualem Sansal, Leïla Sebbar, Maïssa Bey, ou encore de Rachid Koraïchi et Waciny Laredj.

L'auteur de ce blog, quant à lui, est  l'invité de la librairie Un Jardin de Livres, sur recommandation de Mathias Enard, lauréat depuis mardi du Prix de la Cité de l'Emigration (ne cherchez pas de lien direct entre ces deux événements, on ne m'envoie pas à Montpellier en exil, que je sache). Je serai donc en débat dimanche 9 juin de 15h30 à 17h, autour du thème "Le plaisir de trahir", en compagnie de Robert Juan-Cantavella et Mathias Enard.
Sinon, les vendredi samedi et dimanche, on pourra éventuellement me trouver devant une pile de livres sur le stand de la librairie Un Jardin de Livres. Si vous me tendez un de mes livres, j'y inscrirai mon nom assorti d'un petit mot gentil. Après, il vous faudra les payer, alors réfléchissez bien avant de vous lancer. De toutes façons, il y aura d'autres livres, vous n'êtes pas obligés de vous décider tout de suite.
Ceux qui vont signer vous saluent.

jeudi 6 juin 2013

Tête de peau

Les Jeunesses nationalistes révolutionnaires ont un credo: "Combattre dans la longue tradition révolutionnaire et européenne pour la défense des travailleurs, pour la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes et pour le progrès de l’humanité." Récemment, leur maître à penser, Dominique Venner, ex para pétainiste et raclure idéologique à temps complet, s'était suicidé face à l’autel de Notre-Dame devant 1500 fidèles – "Nous entrons dans un temps où les paroles doivent être authentifiées par des actes", disait-il, songeur et nazi. Se sentant orphelins, sans doute, les nervis skin d'Ayoub ont mis en application ce credo hier soir en massacrant Clément, un jeune étudiant d'extrême gauche, à Paris. Et non, bien sûr, il n'y a pas de menace fasciste en France. Non, bien sûr. Un peu comme l'amour, quoi. Il n'y a que des preuves de menace fasciste.

Des livres pour Murphy

Sotheby's va bientôt mettre aux enchères le manuscrit de Murphy. Ecrit entre août 1935 et juin 1936 à Dublin et à Londre alors que son auteur, Samuel Beckett, suivait une psychanalyse, le manuscrit, qui au début s'appelait Sasha Murphy, se présente sous forme de six cahiers scolaires, surchargés de corrections, des centaines de mots barrés, de passages réécrits… On y trouve aussi de multiples griffonnages et croquis, parmi lesquels on reconnaîtra des portraits de Joyce, de Beckett lui-même et même de Charlie Chaplin, ainsi que des symboles astrologiques et des notations musicales. Si ça vous intéresse, vous pouvez participer aux enchères, mais comptez quand même entre £800,000 - £1.2 million.

Rappelons, pour ceux qui n'ont pas les moyens de cette petite folie, l'histoire éditoriale de Murphy: Après le refus de nombreuses maisons d'édition dont celui des Editions Gallimard, qui jugeaient le texte trop cher à traduire (ici, big LOL), Samuel Beckett entreprend lui-même l'adaptation en français de Murphy. Bordas publie alors le livre en 1947, avec un tirage d'environ deux mille cinq cent exemplaires. Mais l'ouvrage ne connaît aucun succès, et les ventes sont catastrophiques : deux ans après sa sortie, les registres de compte de l'éditeur totalisent une centaine d'exemplaires vendus ou envoyés à des critiques. Face à un tel échec, Bordas rompt son contrat avec Beckett. L'auteur signe alors avec les Editions de Minuit qui rachètent le stock d'invendus et ré-habilleront l'ouvrage de la couverture de la collection blanche.

mercredi 5 juin 2013

La chair selon Stubbs

Black Herald Press n'est pas seulement une revue de littérature (bilingue) mais également une maison d'édition. On vous invite à découvrir sa production sur le site Black Herald, et à acquérir séance tenante le nouvel opus du poète Paul Stubbs. L'auteur de Ex Nihilo (paru en 2010) revient avec un long poème (présenté par Ingrid Soren) intitulé Flesh, le cadavre-temps s'échoue sur quelque monde assertorique autour duquel, telles des mouches, volètent nos années et nos siècles…

Paul Stubbs est né en 1969 à Norwich et habite aujourd'hui à Paris.  Publié par de nombreuses revues – The Wolf, Poetry Review, The Bitter Oleander, The Shop –, il a également écrit une pièce de théâtre, The Messiah, et adapté des pièces d'Euripide. 

mardi 4 juin 2013

Le vent de l'œuvre vient (sur Claude Simon)

On lit rarement l'œuvre d'un écrivain dans son déploiement chronologique. Allant et venant entre ses livres, laissant des intervalles de temps plus ou moins longs brouiller notre perception de sa maturation, faisant parfois des impasses entières sur certains pans de son labyrinthe fracturé. Bref, notre conception d'une œuvre, nécessairement imparfaite, peine à faire œuvre elle-même. Nous boitons là où il faudrait courir, clignons des yeux alors que nous devrions accueillir sans ciller le nouvel aveuglement. 
Ainsi, lire Le vent de Claude Simon après avoir voyagé dans presque toutes ses autres œuvres est une expérience déroutante. Paru en 1957 aux éditions de Minuit, c'est son premier roman "assumé", puisqu'il n'a pas voulu que les quatre précédents soient réimprimés. On est dérouté car, précisément, il s'agit d'un roman, alors que les autres livres de Simon nous ont habitué à un chaos biographique sans cesse brassé, sans cesse reformulé. Par un effet d'optique assez sournois, donc, le lecteur déphasé se retrouve à chercher, sous la peau du lait, le bouillonnement futur. L'œil guette le moment où l'auteur qu'il connaît sortira du bois, muera, et ce travail d'aguets, plus ou moins conscient, rend la lecture encore plus vibratile.
Non que Le vent soit un livre sage et contraint, loin de là, Simon y gronde déjà, la crue piaffe en sourdine. Mais les cinquante premières pages, même si elles abondent de ces périodes longues et chantournées qui sont la signature de l'auteur des Géorgiques, semblent… quoi? "attendre" ? Ou est-ce nous, qui savons mieux (?) que Simon dans quel devenir il va s'engager, qui plaquons sur sa prose notre connaissance de son destin ?
La lecture est toujours plus feuilletée qu'on se l'imagine. Parce que nous venons souvent du futur de l'œuvre, nous la visitons parfois en archéologue fébrile, et tel paragraphe est pour nous comme le tesson d'une urne à laquelle nous nous sommes abreuvés avant même que son artisan ait eu une idée précise de la soif.
Mais revenons au Vent. Ou plutôt, au vent. Qui se met à souffler, soudain, page 51, comme s'il ne devait jamais s'arrêter de souffler. Là, soudain, sous nos yeux d'apprenti sismologue, une vaste commotion se produit. Nous sommes récompensés. Nous nous offrons l'illusion ultime: assister à l'éclosion virulente de l'auteur dont nous nous sommes faits un tableau plus vaste. Nous savons bien pourtant qu'il n'y a pas d'instant t où l'écrivain advient à lui-même, mais il nous plaît de nous croire le témoin de son surgissement, et sachant qu'il y aura fresque nous regardons autrement les couleurs et les formes:
[…] et naturellement ce Bon Dieu de vent, les sarabandes affolées de papiers, de feuilles et de détritus tourbillonnant, houspillés par les bourrasques de mars, l'infatigable, permanente tempête se ruant sans trêve sous le ciel diaphane, s'exaspérant, s'enivrant de sa propre colère, de son inutile puissance, dépourvue de sens, gémissant dans les rues étroites de la vieille ville ou s'acharnant contre les nouveaux blocs d'habitations, poussés rutilants et incongrus sur les anciens glacis, ou les hollywoodiennes villas des négociants en vins pourvues de pergolas, de piscines, de palmiers hollywoodiens, ou l'antique halle des marchands muée en café dernier cri (rutilant aussi, pourvu, dans ses arcs gothiques, des mêmes portes de verre invisible sur gonds invisibles […]
Oui, nous aussi nous venons de franchir des portes invisibles, avec en prime la satisfaction légèrement apeurée d'être nous-mêmes, lecteurs embusqués, les invisibles gonds d'une cathédrale engloutie.

samedi 1 juin 2013

Chevillard dans le bac à sable (et Cadiot/Quintane en plein Farah)

Je me permets – pardon: j'insiste pour  vous signaler la présence exceptionnelle d'Eric Chevillard à la librairie Le Monte en l'Air (71, rue de Ménilmontant / 2, rue de la Mare, 75020 Paris) ce soir, samedi 1er juin à partir de 18h30. Il dédicacera avec Frédéric Rébéna l'album pour enfants que viennent de publier les éditions Hélium, La ménagerie d’Agathe. Si vous avez des enfants, allez-y. Si vous n'en avez pas, allez-y quand même (ou faites-en le soir après y être allé). Voici ce que nous en dit le libraire qui l'accueille:
Eric Chevillard fait ici l’inventaire des jouets de sa fille Agathe dont il constate l’écart de formes, de matériaux (« Les vrais canards ne sont pas en plastique. Ils sont en viande et en plumes comme vous et moi »), de taille et de fonction, avec les animaux du monde réel. Agathe ferait bien de se méfier : les jouets animaux, ces compagnons si innocents, si doux, si malléables (le tigre qui se laisse enfoncer le doigt dans le nombril, la girafe Sophie qui émet un coup de klaxon quand on l’écrase, l’ourson recouvert de vraie fourrure…) sont, dans la réalité, des êtres sauvages parfois terribles, indomptables, tout à fait étrangers à l’univers protégé de l’enfance. De ce balancement entre le monde des jouets qui évoque souvenirs, jeu et sensations, et celui du monde animal, surgissent des textes surprenants, servis par une langue sonnante et simple, toujours à la portée de l’enfant. On se délecte de ces bijoux littéraires qui laissent apparaître derrière l’ironie de l’écrivain la tendresse du père, renversent le point de vue. Ils inspirent à Frédéric Rébéna une liberté totale dans son traitement de l’illustration, qui passe du croquis libre au grand dessin naturaliste, de la drôlerie d’un petit jouet à la splendeur impressionnante d’un félin.

Et en prime, parce qu'on n'est pas radin, un extrait :
"Agathe possède un petit éléphant multicolore. C’est n’avoir rien compris du tout à l’éléphant. Agathe se trompe sur toute la ligne. Et de un, le vrai éléphant est un énorme éléphant. Et de deux, il n’est bariolé que de gris. En plus de cela, il barrit quand il a quelque chose à dire, même si ce n’est pas très important, tandis que le petit éléphant d’Agathe est muet comme une carpe dont il a d’ailleurs aussi la taille et, sur les flancs, les belles écailles bigarrées. Alors la question se pose : se pourrait-il que l’éléphant d’Agathe, si peu crédible en tant qu’éléphant, soit en réalité une vraie carpe ?"

A signaler, au même endroit, le lendemain, une rencontre à ne pas rater non plus – là encore je relaie les infos fournies par le libraire (et me désole de ne pouvoir être présent à ces deux rencontres, mais je serai en Normandie, au festival Terres de Paroles, où je converserai avec Mathieu Riboulet et Anne Serre, on ne peut pas être partout, déjà que c'est difficile d'être quelque part, hein), donc, comme je le disais, voici le programme du dimanche :

Dimanche 2 juin à 17 heures, vous êtes conviés à une rencontre festive à la librairie-galerie Le Monte-en-l’air pour célébrer le lancement de l’essai Le Gala des incomparables, un livre d’Alain Farah consacré à deux des œuvres les plus inventives et exigeantes de la littérature française contemporaine : celles d’Olivier Cadiot et Nathalie Quintane.

Au cours de cette après-midi, Nathalie Quintane, Olivier Cadiot et Alain Farah se prêteront au jeu de la discussion en tentant de réfléchir au statut de l’invention littéraire et de la résistance politique dans leurs travaux respectifs.