vendredi 31 mai 2013

L'enfer et Mister Brown

Bon, cette histoire de traduction sous haute surveillance du nouveau roman de Dan Brown m'a plongé dans des abîmes de non-réflexion. Vous êtes peut-être au courant. Des traducteurs de tous les pays réunis dans un bunker, sous bonne garde, pendant six semaines. C'est Dominique Defert, le traducteur français de Inferno, qui raconte tout ça à Bibliobs. Pas d'internet sur l'ordi du traducteur !!!! (Enfin, si, ils avaient quand même internet, mais il fallait changer d'ordi…). Au turbin de 9h à 21h !!! Pas le droit de prendre des photos! Dans une pièce de 200 mètres carrés !!! Pas le droit de fumer !!!!! Pas le droit d'écouter un lecteur MP3 !!!!! Mais c'est terrible, dites donc. Ben, en fait, vous savez quoi? On dirait de vraies conditions de travail, mais en mieux payé. Oui, parce que vingt mille euros en gros en six semaines, si c'est ça l'enfer, j'ai hâte d'aller au paradis.

jeudi 30 mai 2013

Critic coaching

Les livres étant ce qu'ils sont, et les critiques ce qu'ils furent, nous mettons à disposition des personnes chargées de rendre compte d'un livre en moins de signes qu'il n'en fait pour tweeter ou presque les phrases suivantes, qu'elles pourront associer sans trop se planter à n'importe quel livre ayant l'air de répondre aux qualités ici vantées :

• Son œuvre la plus dense, la plus concertée, la plus irréprochable.
• Sur un simple fait divers, banal, quotidien, X a écrit une grande tragédie.
• On en voudrait presque à l'auteur de l'émotion qu'il nous donne.
• Un livre grave, sans lourdeur, d'une rare perfection.
• Une gravité un peu narquoise et une pudeur déchirante.
• Bref, admirablement écrit.
• L'auteur sait que la légèreté et la gravité peuvent faire bon ménage et qu'il y a un art de dire des choses vraies et émouvantes tout en faisant des pirouettes.
• C'est rare, un livre que vous devez poser parfois sur le coin de la table ou l'accoudoir du fauteuil, cinq minutes, pour respirer.

Voilà. Cela dit, les phrases citées plus haut figurent sur le quatrième de couverture du même ouvrage. Saurez-vous l'identifier?

mercredi 29 mai 2013

Le dilemme de Powers

Fin août prochain, la collection Lot49 publiera Le dilemme du prisonnier, de Richard Powers, traduit par Jean-Yves Pellegrin. On vous l'a dit, Powers est actuellement à Lyon, à la Villa Gillet, alors n'hésitez pas à aller l'écouter dialoguer. En attendant la sortie de son livre, en voici le début en avant-première intergalactique (bon, on n'a pas vraiment vérifié du côté du petit nuage de Magellan, mais bon…):
"Quelque part, mon père nous enseigne le nom des constellations. Nous sommes allongés dans le froid, dehors dans le jardin sombre, adossés au sol dur de novembre. Nous autres enfants nous répartissons sur son corps énorme comme autant de mouchoirs de rechange. Il ne sent pas notre poids. Mon père braque les six volts d’une lampe de poche à deux sous sur les trous percés dans la coquille noire qui nous entoure. Nous sommes couchés sur la terre glacée tandis que devant nous s’ouvre le manuel illustré du ciel hivernal. Les six volts du faisceau créent l’unique petit point chaud dans l’intégralité du monde.
"Mon père fait ce qu’il fait le mieux, la seule chose qu’il ait su faire toute sa vie. Il nous pose des colles, accable sa marmaille de questions. Où se trouve la ceinture d’Orion ? Quel est le nom latin de la Grande Ourse ? Qui connaît l’histoire des Gémeaux ? Combien fait une magnitude ?
"Il ne s’adresse à nous qu’en énigmes. Sortis des langes, nous apprenons à parler. Il nous met en garde contre le langage : « À quel moment une porte n’est-elle pas une porte ? » Nous grandissons, découvrons les alentours. Il est là, à nous interroger sur les points cardinaux. Nous tombons et nous faisons des bleus. Il transforme la meurtrissure en leçon sur les capillaires. Ce soir nous apprenons, dans le grand carré de Pégase, l’éloignement des choses. La solitude."

mardi 28 mai 2013

Madman Batman, le retour


Bon, finalement, je vais épargner à certains d'entre la corvée vous d'avoir à me traduire de l'espagnol en français (ô naïve vanité des auteurs…). Voici donc les premières lignes de mon texte "Madman Batman", publié par Alpha Decay, encore inédit en français, et dont je vous causais pas plus tard qu'hier…:
"Dans la nuit du cerveau, tout est blanc, d’un blanc qui rappelle le gras des tripes et le froissé du linceul. L’œil a beau voir des formes, des couleurs et une belle quantité d’échanges illicites sous les porches, le cerveau, lui, enregistre tout en blanc, concevant tout de façon immaculée, effaçant sans y prendre garde les nuances et les dégradés, les incertitudes et les failles. Puis, las de tant de blancheur accumulée, il écrit dessus, il griffonne ses angoisses et ses mensonges, couvre de rictus grisâtres et de fulgurances violacées ce magma stupide qu’on sait tisser d’impressions, de souvenirs, de sensations et aussi d’une dose consternante de mauvaise foi. C’est une drôle de chimie, mais cela permet de distinguer le bien du mal, et donc de faire l’un ou l’autre par souci de contraste, mais sciemment, jusqu’à la perfection, sainteté ou vacherie."

lundi 27 mai 2013

Batman pour fanatiques et néophytes

Si vous êtes hispanophone, ce livre peut vous intéresser. Bon, si vous n'êtes pas hispanophone, c'est peut-être l'occasion ou jamais pour apprendre la langue de Cervantès (vous avez remarqué qu'on dit "la langue de Cervantès" mais qu'on ne dit jamais "la langue de Francisco González Ledesma" – mystère…). C'est un recueil comportant dix textes, dix variations libres sur le thème de Batman, publié par l'éditeur espagnol Alpha Decay. Et ça s'appelle comme le laisse entendre le titre de ce post: Batman desde la periferia, un libro para fanaticos o neofitos.
Au menu, Juan Francisco Ferré (auteur publié par le Passage du Nord-Ouest), Blake Butler (bientôt chez Actes Sud), Greg Baldino, Eloy Fernandez Porta (allez voir chez Inculte), Laura Fernandez, Claro (ben oui, quoi…), Javier Calvo, Elisa G. McCausland, Aaaron Swartz et Slavoj Zizek.
Alpha Decay est un éditeur selon notre cœur, notre cerveau et nos vibrations. Basé à Barcelone, il est un peu le pendant ibérique de la collection Lot49, mais en beaucoup plus éclectique. A son catalogue figurent rien moins que Javier Toméo, Jim Dodge, Richard Yates, Dürrenmatt, Stewart Home, Dominique Ané (oui, c'est Domnique A.), Jules Boissière, J.M. Coetze, John Coltrane, Julio Cortazar, William Faulkner, etc.
Alpha Decay va être également le premier éditeur espagnol à publier une traduction espagnole (tant qu'à faire…) de La Maison des Feuilles, de Mark Z. Danielewski. Ils ont été les premiers aussi à publier le sublimissime essai de Blake Butler sur l'insomnie.
Mais revenons à Batman. Le texte que j'ai donné à Alpha Decay (merci à Ana S. Pareja de m'avoir sollicité!) s'intitule "Madman Batman". Et c'est  l'excellent Robert Juan-Cantavella, dont LOT 49 a publié Proust Fiction, qui l'a traduit. Je ne lis pas l'espagnol, mais je fais confiance à mon ami Robert, par ailleurs traducteur de Mathias Enard. Je te laisse donc juge, ô lecteur hispanophone (ou carrément espagnol) du début de ma nouvelle:
"En la noche del cerebro todo es blanco, de un blanco que recuerda a la grasa de las tripas, a la arruga en la mortaja. Por mas que el ojo perciba formas, colores y un buen monton de intercambios ilicitos bajo los soportales, el cerebro todo lo registra en blanco, todo lo concibe de un modo immaculado que no contempla matices ni degradados, fallos ni incertidumbres."

vendredi 24 mai 2013

Variations pour bò bún

Le bò bún (vermicelles pour bún) est un plat d'origine vietnamienne, préparé en principe avec des vermicelles, du soja, du bœuf sauté aux oignons, des concombre en julienne, quelques oignons frits et séchés, de la menthe fraîche, de la coriandre, ainsi que de cacahuètes non salées, broyées. Mais rien ne nous empêche de vous livrer aux variations de votre choix. Nouilles chinoises en guise de vermicelles, cuites tranquillou dans une soupe miso, poulet au lieu de bœuf, revenus à l'huile de sésame (avec une giclée de soja au dernier moment), un petit lit de batavia dans le fond du bol, et des champignons de Paris balancés in fine dans le bouillon dégraissé. Bon, d'accord, ce n'est plus stricto sensu un bò bún, ce n'est même plus du tout un bò bún, mais que ça ne vous empêche pas d'un reprendre. Les hérésies sont parfois fort goûtues, ne trouvez-vous pas?

La preuve irréfutable que James Joyce est bien l'auteur de Finnegans Wake

Enfin un livre utile ! Le Clavier est heureux de pouvoir vous aiguiller vers une lecture à la fois édifiante et cocasse. Grâce au livre que nous avons la joie et la fierté de vous présenter aujourd'hui, vous allez pouvoir briller en société et vous marrer comme un bossu (ce qui, stricto sensu, fera donc de vous un Quasimodo halogène).
Vous allez découvrir pourquoi le compacteur d'ordures à bord de l'Etoile de la Mort dans La Guerre des étoiles est "invraisemblable, irréalisable et, en outre, inefficace"; vous saurez ce que pensait Ezra Pound de Bambi (allez, on est sympa, on vous le dit tout de suite: Ezar Pound qualifiait Bambi d'immondice); vous disposerez de l'intégralité des dialogues de Chewbacca dans la BD tirée de L'Empire contre-attaque (en avant-première, celle-ci: Nrawwwk!); vous serez au courant des tendances de l'industrie musicale pas encore surmédiatisées, comme le désespoiraoké, le jazz-crotte fusion et le hard-core à l'extérieur avec un tendre cœur de nougat-core; on vous expliquera également qu'il ne sert à rien de mordre un jaguar pour lui faire croire que vous êtes un jaguar (sauf si vous en êtes un, mais à ma connaissance les jaguars ne lisent pas mon blog); vous apprendrez les raisons qui ont poussé la sécu à rejeter la demande de pension d'invalidité déposée par Gregor Samsa; vous bénéficierez de conseils d'écriture fabuleux ("Imaginez que votre personnage préféré de la fiction du XIXème siècle est né sans pouces. Puis écrivez une nouvelle qui raconte comment il a gagné au loto"); vous pourrez constater par vous-même que les noms des personnages du Seigneur des anneaux ressemblent à des articles Ikéa (et vice versa, pour preuve: Freden, Grundtal, Molger…); un serial-killer vous expliquera la distinction entre quelques termes littéraires; on vous offrira quelques fins de roman libres de droit que vous pourrez utiliser à votre guise ("'Arrêtez tout!' cria le Dr Hiller en entrant en trombe. 'Mes recherches ont formellement prouvé que vous êtes mort depuis le début!'"); vous connaîtrez enfin les huit raisons pour lesquelles il est amusant de songer à un tyrannosaure pris dans une tornade. Et si ça ne vous suffit pas, ce livre vous révélera que personne ne se fait avorter dans le film Madagascar.
Voilà. Si vous êtes curieux, attentif, sensible et doté ou non de pinces de crabes, lisez ce livre. Quel livre? Rhôô, il faut tout vous dire. Il s'agit de: Le plus drôle de McSweeney's. C'est publié par le cherche midi, c'est traduit par Héloïse Esquié, c'est cartonné, c'est 16,50 €. C'est également en librairie. Arf. (Et non, la photo reproduite dans ce post n'a rien à voir avec le livre en question, mais on ne sait jamais.)

jeudi 23 mai 2013

Des nouvelles d'Einstein (ou de Joël Dicker, on ne sait plus)

Une chose est sûre, je n'ai pas fini de rire avec Joël Dicker. Je n'avais pas encore eu la curiosité d'aller sur son site officiel (heureusement qu'il n'a pas de site officieux…). La page consacrée à son dernier roman est un petit bijou qu'a dû ciseler une main incapable de rouler un maki saumon avocat, mais bon. Il nous explique comment il fabrique un roman. Merci, Joël, c'est gentil, d'autant plus qu'on n'avait rein demandé. D'abord il y a l'envie "d'écrire une véritable histoire". Ah. Une histoire fausse, c'est vrai, ça craint. Mais ce n'est pas tout. Il faut "arracher le lecteur à son quotidien". Oh. Zut. J'espère que ça ne fait pas trop mal, parce que déjà que le sparadrap… Mais bon, gaffe, "dès le début vient la difficulté du style". Heureusement, Joël a reçu des lettres des lecteurs suite à son précédent opus et maintenant il veut corriger le tir. Il a décidé "d'adopter une écriture propre". What the fuck ? On imagine Dicker faire une demande d'adoption: "Bonjour, je voudrais adopter une écriture, mais propre, parce que si elle fait sous elle, je vais avoir du courrier pas content, vous avez ça en stock?" Bon, coup de bol, notre auteur a pigé un truc essentiel: écrire un roman c'est comme de réaliser un film. En fait, pour lui c'est plutôt comme d'écrire un scénario, mais pas la peine de le perturber avec ce genre de distinguo. Laissons-le à son casting sauvage. Il a dû s'acheter une caravane, si ça se trouve.
Bon, littérature = cinéma. Gare au budget, hein, on a envie de dire. Commençons par "le décor". Ça sera… L'Amérique. Là c'est chiant, parce que comment qu'on fait un roman américain quand c'est qu'on écrit en français?  Bof, on va se débrouillasser. Les personnages, en revanche, ça c'est du costaud, surtout qu'une fois créés ces cons prennent leurs aises:
"Vos personnages prennent peu à peu possession de votre livre. Ils deviennent des familiers, des collègues, pour certains des amis. Il y en a que vous aimez bien, d’autres que vous avez plus de peine à supporter."
J'ai du mal à imaginer un de mes personnages sous les traits d'un de mes collègues, ou alors c'est qu'il y a une épidémie intergalactique. Mais bon, je ne connais pas les collègues de Dicker, ils passent peut-être leurs vacances dans des romans pic-pic-colegram. Après il faut l'époque. Vous suivez? Le lieu, les gens, le temps. L'époque, donc. Paf, 2008. Ouf. Parce qu'avec 2007, allez savoir quel livre il aurait écrit, le bougre. Maintenant il faut des références littéraires. Ça tombe bien, notre auteur a:
"deux livres en tête: Des souris et des hommes, de Steinbeck et La ferme des animaux, de Orwell. Ces deux livres résumant, pour moi, ce que devrait être la littérature : la puissance d’une histoire, le souffle d’une épopée, la force d’une introspection et l’intelligence d’une réflexion."
Bon, la vraie raison, ce doit surtout être qu'on les étudie au collège, et que Joël a gardé ses deux fiches de lecture fétiches, mais n'ergotons pas. Notons surtout que ça nous fait pas mal de souris et de cochons, ce qui est un peu gênant peut-être quand on veut avoir une écriture propre. Parce que sinon, puissance + souffle + force + intelligence, ça c'est le vent Bac+2, hein. Et sinon: histoire + épopée + introspection + réflexion, là on va plutôt du côté Robert Hossein, je crois.
Bon, là, on pense que c'est fini, qu'il n'y a plus qu'à écrire le livre. Ben non. Ecrire le livre c'est fastoche. Mais faut encore trouver la couverture. Allez, réfléchissons. Ça se passe aux Etats-Unis en 2008… c'est un polar… y a des personnages… une ambiance… Hopper ! Le coup de génie, quoi. Parce que Goya, on aurait tiqué.
Et voilà, c'est bouclé. Euh, non. Il faut s'occuper du prix. Et oui, l'auteur a son mot à dire sur le prix à payer pour l'acheter (et éventuellement le lire…). Mais là, Großes Problem! Parce que "les livres ne doivent pas coûter trop cher, sinon les gens renoncent à les acheter."  Eh oui. L'économie. La pauvreté. La culture. Du coup, paf, 22 euros. Mais pour presque 700 pages. Le lieu commun, faut le savoir, c'est au poids, mais heureusement on solde.
Bon, à ce stade de nanisme mental, on ne sait plus quoi penser. On regrette presque l'ambition hugolienne d'un Bernard Werber ou la verve enid-blytonienne d'un Aurélien Bellanger, c'est pour dire.
Allez, on avoue: on est jaloux. Ça nous fait rêver, tout ça. On en a marre de suer sur Faulkner et Agrippa d'Aubigné. On veut le retour du club des cinq + cinq =… Zut, on ne sait plus compter. Plus conter, même. Arf.

Erreur carburant

Le Clavier a décidé d'être utile, à défaut d'être agréable. Aujourd'hui, donc, nous ne vous parlerons ni de la catachrèse chez Emmanuel Hocquard ni du déni historiciste chez Enid Blyton. Non. Aujourd'hui, nous vous donnerons un cours de mécanique. C'est bien beau de s'enfiler les dernières nouveautés parues chez POL, de dénicher une perle dans le catalogue de La Fosse aux Ours ou de repérer une curiosité à paraître au Vampire Actif, mais à quoi ça sert si on ne sait même pas changer un joint de culasse, hein? Je vous le demande. Oh, c'est facile de faire le mariole en dissertant doctement sur l'influence des Grands Rhétoriqueurs dans l'œuvre de Raymond Queneau, mais ça n'a jamais colmaté une fuite dans le carbu. Le Clavier va donc vous donner, une fois n'est pas coutume et ne le sera jamais, une info utile.
Ne mettez jamais de sans-plomb dans le réservoir de votre véhicule, si ce dernier marche au diesel. Pourquoi? demandez-vous, de l'air benêt de celui ou celle qui était en train de lire (et de comprendre) un article de fond sur la synchrésie géographique chez Michel Butor. Oh mais c'est très simple. A la différence du gazole, l'essence n'a pas de capacité lubrifiante pour des pièces aussi sensibles. Si le pourcentage ne dépasse pas 5% de la capacité du réservoir (par exemple 2,5 litres pour un réservoir de 50 litres), contentez-vous de compléter le plein en gazole et de rouler. Mais au-delà de cette proportion, ne démarrez surtout pas votre moteur: vous risquez de détériorer les injecteurs et la pompe à injection, et il vous faudra alors procéder au remplacement des deux. Il faut donc vidanger le réservoir à carburant et utiliser éventuellement ensuite un additif nettoyant et lubrifiant. Et ça, c'est pas la lecture de Guyotat qui vous l'apprendre, les gars.
Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. D'autres questions? Quoi? Comment je sais tout ça? D'où tire-je une telle connaissance? Euh, eh bien, comment dire, c'est délicat, je reviens juste de la campagne, ma voiture marche au diesel et… Non, rien. Le Clavier ne va vous pomper l'air avec de sordides détails autobiographiques. Et le premier qui ricane, hein, je l'oblige à lire les poèmes de Houellebecq tout nu dans un Décathlon. Non mais.

mercredi 22 mai 2013

Pentecôte de Beaune





Le Clavier ne fait pas que lire et écrire, il cuisine aussi, ce qui explique sans doute le soupçon de cannibalisme qui pèse sur lui (il triche aussi au Monopoly, mais bon, nobody is perfect). C’était le week-end de l’Entrecôte, a-t-on cru comprendre, quand chantent, en langues de feu, les saints brûleurs du fourneau. L’esprit saint venu visiter l’épeautre. Amen. On a donc mis nappe et tablier, dressé la table comme s’il s’agissait d’un tigre de Sibérie et inspecté cette riante morgue qu’est le frigo. En amuse-bouche, ou mise en bouche, ou régale-gosier, bref, pour commencer, on a sorti le radis noir de son anonymat, on l’a découpé en fines tranches sur lesquelles on a déposé une cuillérée de tarama, orné d’une lunule de raisin frais et de quelques minuscules gravats de châtaigne émiettée.
On a également tartiné quelques toasts de foie gras au sel de Guérande rehaussé d’un sceau de chutney à la prune à tomber par terre de la maman de Mathias. Les amis ont des mères, et ces mères savent faire des choses : ergo, les amis sont précieux.
En plat unique, on a opté pour un vert velouté, quasi mousseux. Qu’y a-t-on ingrédienté ? Un brocoli détaillé, deux petits fenouils émincés, un oignon ciselé, quelques châtaignes, et même, ô folie, un chouïa de foie de morue fumée (parfois, l’audace, comme le crime, paie). Le blender a rugi, persuadé qu’on préparait un milk-shake aux orties. Puis, hop, quelques copeaux de foie gras en déco, un vertigo de sirop balsamique, quelques pincées de cannelle sur le bord de l’assiette.
Mais l’appétit est une chose insatiable. D’autres repas nous appelaient déjà. On s’est alors fondu d’un gâteau d’aubergine, si simple et si prompt aux innovations. Vous découpez des tranches d’aubergine dans la longueur, vous leur apprenez la translucidité à l’huile et à la poêle, vous en garnissez le fond et les parois d’un moule à manquer (ou des ramequins), et vous farcissez à la fortune d’Edgar Poe. Une fin de hachis maison, du frichti ou du rata, comme bon vous semblera, mais lâchez-vous sur les épices, que diable. Puis vous rebattez les langues auberginales sur la farce. Direction le four. Cuisez, démoulez et profitez-en pour siroter un pernand-vergelès.
Une entrée-miroir ? C’était faisable, on l’a fait. Découpez une courgette en fines lamelles dans sa longueur, calmez-les à la vapeur, tapissez des ramequins, et remplissez d’un chèvre frais écrasé (honoré d’une cuillérée de yaourt grec) avec de la ciboulette en pagaille (ou tout autre herbe fraîche que vous avez sous la main : menthe, basilic, marie-jeanne), poivrez et salez généreusement, insérer pour l’effet de surprise un globule de confiture à la cerise en guise de fève. Rabattez là encore les lamelles de courgettes que vous avez pris soin de laisser dépasser des bords du ramequin. Mettez au frigo, oubliez-les le temps d’une cinquantaine de pages de Claude Simon, rappelez-vous-en, servez-les, savourez.
Entre les repas, à défaut d’une sieste, faites comme cet orvet : visitez Brian Evenson.

lundi 20 mai 2013

Richard Powers à Lyon

Les assises internationales du roman vont bientôt se dérouler à Lyon, organisées par la Villa Gillet, et cette année, parmi les invités, figurera un des auteurs phares de la collection Lot49, Richard Powers. A cette occasion, on pourra aller l'écouter converser avec Bruno Latour, philosophe et sociologue des sciences, professeur à Sciences-Po Paris, le 28 mai, de  21:00 à 22:30, aux  Subsistances (8 bis quai Saint-Vincent, Lyon 1er). On pourra également le rencontrer, plus tôt dans la journée, pour une rencontre en médiathèque, dans le 8ème, rencontre animée par Adeline Arenas (Université Lumière Lyon 2) – la rencontre a été conçue en collaboration avec la classe de 1ère du lycée Lumière (Lyon). Pour toutes les infos sur les Assises, suivez ce lien.

La collection Lot49 (le cherche midi éditeur) publiera fin août Le dilemme du prisonnier, roman paru en 1996, traduit par Jean-Yves Pellegrin, un texte surprenant où Disney et Hitler font des apparitions remarquées, tandis qu'un père très particulier compose une réalité parallèle… Rappelons que le "dilemme du prisonnier" qui donne son titre au roman renvoie à la théorie des jeux, et à une "une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où de fortes incitations peuvent convaincre un joueur rationnel de trahir l'autre lorsque le jeu n'est joué qu'une fois. Pourtant si les deux joueurs trahissent, tous deux sont perdants." 

Qu'on se rassure: le lecteur, lui, sera gagnant à tous les niveaux.

vendredi 17 mai 2013

La Baule: demandez le programme !

Comme chaque année, le festival "Ecrivains en bord de mer" se tiendra à La Baule en juillet. On connaît d'ores et déjà la liste des participants – en outre, cette année, la poésie américaine y sera à l'honneur. Comme le Clavier est invité également, on pourra – avant, pendant et après – vous donner des nouvelles ensoleillées de ces rencontres dont on attend beaucoup. Pour ceux et celles qui feront escale cet été à la Chapelle Sainte-Anne, voici quelques raisons d'être présents :

Jakuta Alikavazovic, Emmanuelle Bayamack-Tam, François Bon, Stéphane Bouquet, Vincent Broqua, Olivier Brossard, Marie Chaix, Claro, Thalia Field, Christian Garcin, Peter Gizzi, Laura Kasischke, Alban Lefranc, Harry Mathews, Christine Montalbetti, Ron Padgett, Martin Richet, Jacques Roubaud, Cole Swensen, Tanguy Viel…

Je vous parlerai bientôt du beau et stimulant recueil  de Thalia Field, L'amateur d'oiseaux, côté jardin, paru récemment aux Presses du réel (traduit de l'anglais par Vincent Broqua, Olivier Brossard et Abigail Lang), mais également de Padgett, (auteur entre autres du Grand quelque chose – éd. Joca Seria, traduit par Olivia Brossard), de Gizzi, (L'externationale, paru chez Corti et traduit par Stéphane Bouquet) et de quelques autres. C'est dans deux mois, autrement dit demain.

jeudi 16 mai 2013

Comme une barque soulevée: l'orgasme prémonitoire de D. H. Lawrence

C'est un film qui fit scandale, non tant parce que Hedy Lamarr y apparaît nue à deux reprises, mais plutôt parce qu'une scène nous la montre en train de jouir, son visage traversé par l'extase, sa main se crispant se détendant se crispant, l'homme en retrait, quasi invisible, comme chassé du cercle de la jouissance, tandis que la femme, submergée par des ondes à la fois concentriques et excentriques, offre au spectateur la muette déflagration de son voyage intérieur.
Quand le film Extase, du tchèque Gustave Machaty, sort sur les écrans en 1933, les réactions sont violentes. Le pape, Hitler et la censure américaine s'insurgent. Henry Miller, lui, est en transe. Il écrit aussitôt à Anaïs Nin pour lui parler de ce qu'il a vu. Il écrit même un essai sur le film "Réflexions sur Extase", dans lequel il commente le recours au ralenti, ralenti qui lui fait penser à l'œuvre de D. H. Lawrence, écrivain qu'il adule, mort quelques années plus tôt à Vence. Il voit dans ce ralenti le rythme même du sang vitale, qu'il sait et sent opposé à ce qu'il appelle "le rythme masturbatoire de l'intellect". 
Cette histoire de ralenti chez D. H. Lawrence m'intriguait. Comment, en voyant cette scène incroyable du film Extase, Miller avait-il pu, et au prix de quel bond métaphorique, revenir à l'œuvre de Lawrence? Qu'est-ce que le ralenti en littérature? Le hasard des lectures, une fois de plus, est venu à ma rescousse, et j'ai ainsi découvert ce passage incandescent, extrait de Crépuscule sur l'Italie, qui semble réitérer, ou plutôt précéder, et ce d'une façon quasi chromatique, la singulière extase dans laquelle se (nous?) plonge Hedy Lamarr:
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« C'est une étrange danse, bien rythmée, changeant au gré de la musique, mais d'une aisance toujours digne, une manière de polka-valse traînante, intime, passionnée, qui, sans éclats, sans précipitation, se fait toujours plus intense. Le visage des femmes exprime l'étonnement ravi de vibrer au rythme même de l'extase. (...) Il est un instant où la danse se transforme en possession : les hommes soulèvent les femmes au-dessus du sol et bondissent avec elles... mais voici que la danse ralentit avec des entrelacements plus subtils, des enchaînements de pas plus étroits... ô délice ! Le rythme danse à l'intérieur du rythme et rapproche, rapproche, toujours plus subtilement, toujours plus victorieusement, de l'extase, de l'envolée suprême le corps de la femme est, comme une barque, soulevée par l'exquise et puissante vague virile... instant parfait... puis c'est la chute de nouveau le mouvement lent qui repart, toujours plus intense, à l'assaut d'une extase encore plus parfaite. »
Entre la danse plurielle décrite par Lawrence et l'abandon nocturne filmé par Machaty passe une vibration commune, une onde, faite d'eau et d'affirmation, de communion et d'effroi dans laquelle les soupirs de la sainte et les cris de la fée s'unissent pour composer un accord unique et orgasmé. Miller et la censure avaient vu, quoique différemment, la même chose: le plaisir pur, la barque soulevée…

[Pour voir l'extrait du film, allez ici.]


mercredi 15 mai 2013

Une phrase sinon rien

Je ne sais pas si la patrie est vraiment reconnaissante quand il s'agit des grands hommes, mais le fait est qu'il se produit parfois entre eux de stimulants échanges. C'est donc avec un intérêt tout particulier que j'ai lu l'allocution prononcée par Bernard Henry-Lévy, le 11 avril 2013, à l’occasion de la remise à Jean d’Ormesson du Prix Scopus. BHL faisant l'éloge de messire Jean: bigre, me suis-je dit, ça doit être édifiant. Et le fait est que le texte du "filozofe" (je pense qu'il est temps d'orthographier ainsi le mot quand on parle de BHlL afin d'éviter les confusions), le fait est que l'éloge taillé par l'immortel réalisateur du Jour et la Nuit est tout en pudeur et finesse. Il faut dire qu'il s'adresse à "l’écrivain dont le nom, dans le monde entier, signifie le talent français". Ce n'est pas rien. Bref, je lisais son texte avec une espèce de crainte mêlée de tremblements quand soudain je tombe sur ce paragraphe incroyable, dont la construction syntaxique laisse à penser que BHL a décidé de bouleverser radicalement notre conception étriquée de la dictée:
"Et puis parce que je crois être, en disant tout cela, en évoquant cette familiarité entre les deux formes de rapport au Nom qu’incarnent, d’une part, les descendants de ceux dont ton ancêtre, le premier d’Ormesson dont l’Histoire moderne ait archivé la trace, Anne-François d’Ormesson de Noiseau, est en quelque sorte le prototype (ancien président à mortier au Parlement de Paris, député de la noblesse aux Etats-Généraux, allant au supplice, en avril 1794, en compagnie de Malesherbes, de sa famille et, donc, comme je l’ai dit, du frère de Chateaubriand auquel tu te trouves, par ce biais, apparenté) et, d’autre part, les descendants des survivants la pire, de la plus longue, de la plus acharnée persécution dont l’Histoire des hommes porte témoignage (et il va de soi que, pour moi, la singularité de cette persécution, sa radicalité, sa folie, sont sans équivalent) — je crois, dis-je, être au plus près de ce sentiment de sympathie qu’ont pour toi tous ceux qui sont dans cette salle."
(Je vous laisse six minutes supplémentaires pour la relire. Vous me remercierez plus tard.)

Bon, après avoir vainement tenté de percer le miracle langagier de cette phrase je me suis aperçu que la meilleure façon de l'appréhender c'était de la colorier, si possible sans déborder. J'ai opté pour un joli rouge pompier. Le résultat est épatant. Mes neveux et mes nièces en sont dingues

mardi 14 mai 2013

Quand la littérature fait boum

Existe-t-il, à l'instar de ce qu'on a appelé la "littérature concentrationnaire", une littérature incendiaire, je veux dire une littérature non pas axée sur on ne sait quelle pyrotechnie festive mais sur le rude phénomène du bombardement? Des livres tournant autour de la bombe, tels des soleils révolus, et sachant raconter la guerre sous l'angle du matraquage aérien ? Et qui, bien sûr, n'en ferait pas l'apologie (sinon ça serait trop facile, et on pourrait fournir une abondante biblio).
J'en vois au moins trois susceptibles d'occuper ce pétaradant podium. Il y aurait tout d'abord De la destruction comme élément de l'histoire naturelle, l'essai de Sebald paru chez Actes Sud, qui regroupe trois conférences prononcées en 1997. Puis viendrait l'indispensable Human Smoke, de l'américain Nicholson Baker, disponible chez Bourgois. Et enfin, moins connu peut-être mais inégalable et magnifique, Maintenant tu es mort, – le siècle des bombes, de Sven Lindqvist, paru en traduction en 2002 au Serpent à Plumes, livre-jeu de l'oie, infini et terrible. A eux trois, ces livres, s'ils figuraient au programme scolaire, suffiraient à éclairer les nouvelles générations quant à la rouerie humaine et son cynisme technologique. On pourrait bien sûr, Dresde oblige, leur adjoindre Abattoir 5, de Kurt Vonnegut. Mais encore?
Je vous invite très cordialement à compléter cette bibliographie explosive (mais vous prie néanmoins de ne pas y faire figurer des ouvrages portant sur des bimbos, un peu de sérieux, que diable).

lundi 13 mai 2013

Les voies de l'édition sont-elles pénétrables?

Je vous entretenais récemment d'un de ces livres où la bio de l'auteur semble figé dans le temps, mais il en existe d'autres où un processus pour ainsi dire inverse semble s'être produit. Prenez par exemple Gulliver, de Claude Simon. Paru en 1952 aux éditions Calmann-Lévy, c'est le troisième ouvrage de l'auteur des Géorgiques, donc bien avant lesdites Géorgiques, avant la période éditions de Minuit – il fait d'ailleurs parties des quatre titres dont l'auteur n'a pas souhaité la réédition. Et de fait, il n'est pas facile à trouver, comme s'il appartenait à la préhistoire simonienne, se cachait, s'étant vu interdire par son géniteur même l'accès à la grande réunion familiale que consacrera la Pléiade. On peut néanmoins le trouver mais à un prix prohibitif, comme si, là encore, on devait payer pour le passage de ce clandestin, acquitter un droit équivalent à l'interdit qu'on brave.
Regardons-le de près, ce Gulliver si tabou. La page de copyright est formelle: 1952. Et l'achevé d'imprimer encore plus: "Achevé d'imprimer le 22 avril 1952 par l'imprimerie Floch à Mayenne (France)". Le cachet de la poste éditoriale fait donc foi. C'est bien du Simon d'avant Simon.
Pourtant, si l'on lit le quatrième de couverture, une surprise nous attend. Outre un vague résumé de l'intrigue, figure ce paragraphe étrange, un tantinet sibyllin, qu'il convient de lire entre les lignes:
"Gulliver […] appartient à une période, au sens pictural du mot, où l'écrivain, s'il brille et s'affirme, est à la veille d'adopter un mode de style caractérisé par la longueur de la phrase et la continuité du débit. La lecture de ce roman, qui marque un tournant dans la manière de Claude Simon, facilite l'intelligence de ses ouvrages ultérieures dont le plus récent a été couronné par un des grands prix littéraires de l'année."
Quel géant que ce Gulliver. Quelle prescience! Dès 1952, il subodorait que son auteur allait rallonger ses phrases et, qui plus est, rafler un prix majeur. Car l'allusion au grand prix littéraire de l'année ne peut que renvoyer au prix Médicis qui échut à Histoire, en 1967 (à moins qu'il s'agisse de La Route des Flandres, couronné par le plus modeste prix de l'Express…).
Bon, en fait, il n'y a qu'une seule explication rationnelle possible. Suite au Médicis de Simon, l'éditeur Calmann-Lévy imprime de nouvelles couvertures faisant mention de cet honneur, fait arracher les anciennes sur les nombreux exemplaires qu'il a gardés en stock, colle ces couvertures nouvelles sur les ouvrages anciens – et le tour est joué. Comme Calmann-Lévy a réutilisé des exemplaires de 52, inutile de corriger l'achevé d'imprimer, puisque seule la couverture a fait l'objet d'une réimpression (modifiée)…
A moins qu'il s'agisse là d'un cas relevant bel et bien de la pure et simple voyance. Une preuve tangible d'extra-lucidité. Il ne nous reste donc plus qu'à traquer, dans les greniers et chez les libraires d'occasion, ces livres étonnants, sur lesquels figure, quelque part, plus ou moins ouvertement, un indice laissant entendre que leur auteur, un jour, connaîtra la gloire. Imaginez par exemple une édition originale (1909 !) des Provinciales de Jean Giraudoux, au dos de laquelle on pourrait lire ces lignes: "Ce premier livre prometteur d'un jeune auteur de vingt-sept ans dissimule tant bien que mal une propension au racisme et à l'éternuement qui, n'en doutons pas, se révélera fatale à force de fréquenter Vichy et les cimetières."

samedi 11 mai 2013

Giraudoux et les sangsues

Je vous parlais hier de notre grand écrivain national, Jean Giraudoux, et de son rhume fatal, contracté entre deux tombes, atchoum. J'en profitais pour citer une petite phrase dudit Jean sur les Arabes, extraite de son chef-d'œuvre, Pleins pouvoirs, paru en juillet 39. David Marsac (qui dirige les éditions Les doigts dans la prose) a eu la bonne idée de publier en commentaire de ce post la suite de l'extrait, que je reproduis ici (l'extrait est un peu long, certes, mais ô combien édifiant):
« Un vieil ami de régiment, bien Français (il répond même au nom de Frisette), est venu, les larmes dans les yeux, me demander mon aide pour sauver de l'expulsion ses voisins. Il m'en fit, malgré son enthousiasme, une description tellement suspecte que je décidai d'aller les voir avec lui. Je trouvai une famille d'Askenasis, les parents, et les quatre fils, qui n'étaient d'ailleurs pas leurs fils. Ils n'avaient, naturellement, aucun permis de séjour. Ils avaient dû pénétrer en France soit en utilisant les uns après les autres le même permis, par cette resquille qui nous servait, lycéens, à voir les matches de Carpentier, soit en profitant des cartes de l'Exposition, soit grâce à l'entremise d'une de ces nombreuses agences clandestines qui touchent de cinquante à mille francs par personne introduite, qui s'arrange même pour dénoncer leurs clients à la police, les faire expulser, afin de les réintroduire à nouveau et toucher une seconde fois la prime. Le soi-disant père avait pu ainsi s'engager comme ouvrier agricole, et, admis sous ce titre, se gardant bien de rejoindre la campagne, il s'était installé avec sa famille au centre de Paris. Et ce bon M. Frisette, qui a des enfants, des neveux qui étudient, et dont certains cherchent vainement une place, venait me supplier d'obtenir l'équivalence de droits avec ses enfants, ses neveux, pour ces étrangers dont déjà on devinait qu'ils seraient leur concurrence et leur saignée. L'assortiment était complet. C'en était comique. On devinait celui qui vendrait les cartes postales transparentes, celui qui serait garçon à la Bourse, puis le courtier marron, puis Staviski ; celui qui serait le médecin avorteur, celui qui serait au cinéma d'abord le figurant dans Natacha, puis M. Cerf, puis M. Natan. Il y avait même, excuse et rédemption qui ne laissait pas de me troubler, celui, à regards voilés, qui pouvait être un jour Israël Zangwill. Aucun papier, que des faux. Ils étaient là, noirs et inertes comme des sangsues en bocal ; mais ni M. Frisette ni Mme Frisette, émus de leur sort, et qui imaginaient leur neveu et leur petite-nièce ainsi abandonnés dans un pays étranger, ni la concierge, qu'ils avaient achetée par un col en faux putois, ne se résignaient à les voir quitter la ville de Henri IV et de Debussy. Et ils ont obtenu, paraît-il, satisfaction. Ils ont disparu un beau jour, sans prévenir la concierge ni M. Frisette ; mais ils sont à Paris, on les y a vus. Et ils y sont sans doute, maintenant, munis de papiers réguliers, car déjà, à toutes les jointures et à tous les centres nerveux de notre administrations, s'est glissé un de leurs pareils, s'est formée une accointance, et l'on me signale même qu'à l'office des naturalisations, il est des employés naturalisés eux-mêmes à peine depuis quelques années... » (Jean Giraudoux, Pleins Pouvoirs)

Voilà. On devrait donner ce texte en commentaire composé à nos chères têtes blondes, plutôt qu'un extrait de La guerre 2-3 n'aura pas lieu. J'aimerais bien savoir comment ils commenteraient la phrase suivante: "Ils étaient là, noirs et inertes comme des sangsues en bocal." Avec un brin de jugeote, il se fendrait peut-être d'un paragraphe sur le thème de la métaphore animale en rapport avec la révulsion raciale dans le cadre de la rhétorique fasciste. On pourrait même imaginer un élève qui irait jusqu'à écrire:
"En lisant ces lignes, on a presque envie de rassurer Monsieur Giraudoux, et de lui dire qu'il n'avait pas besoin de s'inquiéter. Ce n'était qu'une question de mois, voire de semaines, avant que ces "sangsues" se retrouvent dans un vaste 'bocal' et soient, définitivement, changés en êtres 'noirs et inertes' ."
Mais surtout, il serait important de bien préciser la date de cet extrait. Car, sinon, l'élève pourrait croire qu'il date d'hier après-midi, voire de demain matin.


vendredi 10 mai 2013

Veni, Vidi, Vichy: le rhume de Giraudoux

Décidément, les Annabacs sont des colis piégés au pied d’un sapin qui se moque de Noël. Prenez Giraudoux. Jean Giraudoux. Cet homme a vécu, en conséquence de quoi il a droit à une biographie, succincte forcément, mais néanmoins éminemment biographique. L’élève de Première S, qu’on sait passionné de littérature et amateur d’anecdotes édifiantes, pourra ainsi, en une page et demie, se faire une idée de son parcours pour le moins atypique. Qui fut Giraudoux ? Quels bouleversements traversa-t-il ? Dans quelles circonstances fit-il ce qu’il fit ? Par exemple : quelle fut son attitude pendant la guerre ? C’est important, l’attitude pendant la guerre. Pendant la guerre, les écrivains ont des « attitudes ». C’est une forme d’engagement doux. Ah, eh bien pour Giraudoux, on ne saura pas trop ce qu’il pensait de ce qui se passait autour de lui sinon qu’il « habitait déjà » Vichy quand le gouvernement de Pétain vint s’y établir. En revanche, l’élève parcourant sa bio jusqu’à la fin, apprendra ce fait assez stupéfiant : Giraudoux « prend froid pendant l’enterrement de sa mère ». S’il lit plus avant, il verra que Giraudoux meurt un an plus tard. S’il est perspicace (l’élève, hein, pas Giraudoux), je pense qu’il additionnera deux plus deux et pigera ce qu’il faut piger.
Je me demande bien comment nous savons que Giraudoux prit froid pendant l’enterrement de sa mère. Y avait-il, ce jour-là, un médecin dans la petite foule qui se massait entre les tombes, un médecin attentif, qui, plutôt que d’écouter les blablas du prêtre, vit que Giraudoux n’était pas assez couvert, l’entendit renifler soudain de façon inquiétante (le chagrin, certes, mais aussi le mucus accumulé dans les sinus, peut-être ?), le vit même si ça se trouver réprimer un éternuement qui sentait, déjà, le sapin ? Giraudoux était pourtant arrivé en pleine santé. Mais en sortant du cimetière, patatrac ! Il avait pris froid, comme d’autres prennent congé ou leurs jambes à leur cou. Le médecin alerte alors la Postérité, laquelle téléphone aux rédacteurs d’Annabac, qui se disent : Bon, n’embêtons pas nos chères têtes blondes avec l’attitude de Giraudoux pendant la guerre. Pas la peine non plus de citer ses propos sur les Arabes :
« […] ces races primitives ou imperméables dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables. » (in Pleins pouvoirs)
En revanche, insistons sur cette histoire de rhume mortel. Ils en tireront peut-être une leçon profitable. Ce qu’ils feront, n’en doutons pas. Oui, les enfants, retenez bien la morale de cette histoire : Si vous avez habitez Vichy dans les années 40 et qu’un jour vous enterrez votre mère, n’oubliez pas de vous couvrir. Les vents de l’Histoire sont traîtres et Annabac leur prophète.

jeudi 9 mai 2013

Lumpen Eden


Il y aurait toute une étude à faire sur les livres qu’on trouve dans les vide-greniers. Des bibliothèques ont été désossées, des rayonnages vidés, un carton éventré, et puis un grand vent de ras-le-bol a soufflé, la diaspora de l’inutile a commencé, et voilà nos chers volumes éparpillés ça et là, avec, pour nouveaux voisins, les choses les plus improbables qui soient, tous les lumpen-objets de nos tragicomédies consuméristes : assiettes touristiques, cendriers plus ou moins cotés, cassette VHS (Rocky ou gym tonic), DVD à 2 euros (infra-thriller ou pseudo-gore), coquillages peints dans l'ivresse d'un divorce, outils de jardinage ou de torture dont l’usage s’est perdu avec le manche, jouets McDonald dont le ressort demeure à jamais muet, ustensiles de cuisine rouillés, montres arrêtées, bols bretons n'ayant jamais trouvé preneurs, bref, l’immense armée des schmilblicks, les capsules de champagne dans leurs albums plastifiés qui ne conjuguent plus le verbe "pétiller", des jouets roses et verts dont on espère qu'ils surent distraire autre chose que des enfants roses et verts, le beau et le laid se tutoyant comme rarement en société, comme toujours dans l'âme, de la carte postale sépia au mètre, des tasses grivoises où peu de lèvres ont dû se poser – un cimetière interlope que viennent visiter les ingrats parents du proche et défunt passé.
Et des livres, donc. Le plus souvent, des best-sellers cartonnés, avec en couverture une chevelure auburn et un coucher de soleil, une cascade et une jeep, des pleurs, du mascara qui coule, une ferme abandonnée; mais aussi, bien sûr, des ouvrages sur les tranchées et les Panzer, et des mémoires d’hommes politiques ou de chanteurs, comme si le monde n’avait laissé pour seul témoignage que les souvenirs adipeux de ceux qui décident et les ritournelles usées de ceux qui passent par la télé comme par une chatière. Des polars, aussi, bien sûr, quelques Séries Noires, histoire de toucher au grisbi ou de faire sa rosière. Des San Antonio comme s’il en pleuvait, aux couleurs de ratatouille oubliée. Un peu de SF, parfois, en général des Fleuve Noir striés de bleu et blanc, d'où peine à décoller une fusée de zinc. Des Harlequins, toujours, telle une bande de copains désireux de ne pas rater le coche. Des Livres de Poche de la grande époque – Quo Vadis ? Jules Verne ! Circulez…! Parfois, avec un peu de chance, une ou deux BD pour adultes sentant encore vaguement le foutre petit-bourgeois des années 70. Mais le filon se tarit.
Hier, j’ai pu constater que les livres se font décidément de plus en plus rares dans les vide-grenier, comme si en deux décennies les gens avaient réussi à épuiser ces stocks ataviques, liquider tous ces best-sellers et lectures de commodités qu’on n’ose pas chasser de chez soi.
Tout juste un bout de Bernard Clavel, même plus d'ombre de Valise en carton. Et puis soudain, dans une caisse d’où saillaient quelques manches de louche et que tentait de fuir le froid serpent d’un cordon électrique, après examen, un livre un peu différent, plus très frais mais qui semblait mendier néanmoins une ultime attention : Eden, Eden, Eden, de Pierre Guyotat. On aurait dit le dernier livre sur terre. Le seul à n’avoir pas été encore tout à fait lu. Il résistait. Attendait son heure. 20 centimes ? m’a proposé le vendeur tout en essayant de refourguer une photo dédicacée de Pierre Bellemare à un type qui collectionnait les coquetiers.
J’ai décliné. J’avais déjà le livre chez moi. Mais surtout, je me disais qu’il était bien là où il était. Un colis piégé. Qui finirait par trouver sa folle étincelle, avec de la patience, un peu de hasard et toute l’horreur du monde accumulée au-dessus de nos têtes, dans ce ciel gras et fardé où glougloutait, penaud, buté, une parodie de soleil.

mercredi 8 mai 2013

Lit comparé: Joy Sorman veille


En plaçant le « lit » au centre de son dernier livre, Lit national, Joy Sorman a décidé de laisser sa phrase s’aventurer entre mort et sommeil, et cette oscillation, qu’on retrouve aussi bien dans les contes que dans la peur du noir, lui permet de faire son livre comme on fait un lit, non pas seulement en en secouant les draps et lissant la couverture, mais en s’insinuant dans les matériaux mêmes de sa composition. Ayant bénéficié d’une résidence au Lit National, maison qui fabrique de la literie depuis 1909, et encore marquée par la veillée funèbre auprès de sa grand-mère, Joy Sorman interroge non seulement notre rapport à l’horizontal, au confort, au repos, à cette retraite intime où nous sommes tantôt exposés, offerts, cachés, échoués, mais aussi ce legs qui surgit quand ceux qui sont venus avant nous disparaissent. Ce n’est pas tant un lit que reçoit en héritage l’auteur, mais avec lui toute une vie, une pratique, une somme d’habitudes, une conception de l’hygiène, un compagnonnage avec le secret.
Mais en léguant son lit, la morte laisse avant tout à la vivante l’ombre embossée de la mort, l’empreinte d’une disparition dans un support si quotidien qu’il ne peut que nous renvoyer à nos propres angoisses. Comme si le lit s’inventait déjà notre dernière demeure. Il y a donc, tapie dans la couche, entre les couches, l’idée d’un somme à jamais prolongé. Dès lors, une autre question s’agite, s’étire, cherche le soleil : où voudrais-je mourir. Joy Sorman s’essaie à y répondre dans le langage :
« Je voudrais mourir dans l’odeur du cuir râpé, sur la banquette arrière d’une Volvo break 300 blanche, garée à l’extrémité d’un chemin de terre qui débouche sur un petit étang couleur bronze.
Je voudrais mourir dans un hamac tendu entre deux séquoias immense du Yosémite Park – un koala viendrait me donner l’extrême-onction ou réciterait le kaddish –, il ferait chaud et ma dernière vision serait celle de la cime vertigineuse de l’arbre, 80 mètres au-dessus de ma tête, découpée sur l’azur californien.
Je voudrais mourir dans un train couchette qui roule vers Briançon […]. »
L’anaphore dit-elle ici autre chose que la crainte d’aller, dans l’aventure des draps et du corps, à la rencontre de notre négation? D’où l’insomnie, qui fait du lit non plus une tombe de lin mais un piège où, à force d’une involontaire et nerveuse vigilance, on s’empêche de s’abandonner à la pensée de l’avenir.
Le lit légué, devenu fardeau, double du corps emporté, oblige l’auteur à une tentative d’épuisement d’un lieu, tentative qui culmine dans un étrange passage où Sorman s’interroge sur la possibilité « dans la mort [de] cycles comparables à ceux du sommeil » :
« D’abord une mort à ondes lentes, aux mesures électriques faibles, puis une mort paradoxale, pendant laquelle le sujet rêve au purgatoire ou à l’enfer. »
Et l’auteur de se rêver alors princesse, sachant que celles-ci ont plus d’un petit pois dans leur poche.

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Joy Sorman, Lit national, avec des photos de Frédéric Lecloux, coll. Collatéral, éd. du Bec en l'Air

mardi 7 mai 2013

Les sans-logos de Bailly


Le parti pris des animaux de Jean-Christophe Bailly rassemble des textes d’interventions faites entre 2003 et 2011. Dans ces textes, Bailly s’interroge non sur le concept d’animalité – qui est davantage la bête fantasmée en l’homme inquiet de sa déshumanisation – mais sur ce qui constitue le surgissement de l’animal, ce « voyage immobile » qu’est la bête. Réflexion philosophique et poétique – l’un ne saurait aller sans l’autre, tant c’est par la pensée-langue que Bailly s’efforce de cerner la dimension des « sans-logos »  – qui, de texte en texte, parvient à approcher, à dire ce qui constitue non pas juste l’altérité de l’animal, mais sa « puissance de manifestation » qui est sidérante.
Bailly se préoccupe donc d’espace (« la marelle spatiale » qu’occupent les vervets), mais aussi d’invisibilité (se cacher et surgir, deux modalités du vivant qu’incarne la bête), s’attardant sur la notion d’Umwelt, qui serait, selon Von Uexküll, « ce que l’animal retient du territoire ». Il traque la présence de la pensée jusque dans le vol, le bond, s’interroge sur l’inéluctable soustraction à laquelle est réduit le vivant dès lors qu’on le soulage d’une pierre. Il essaie de penser le regard de l’animal ajointé à celui de l’homme, médite sur le sommeil des bêtes, où se lirait l’indice d’une « communauté du périssable ».
Dans « Les animaux conjuguent les verbes en silence », un des textes le plus passionnant du recueil (qui l’est à maints égards), il réactive l’hypothèse de Herder, selon laquelle les verbes seraient apparus les premiers, avant « l’arme du nom », qui ne nous permet pas d’appréhender l’action par laquelle se définit et se diversifie le vivant, et dans le vivant, en premier chef, la bête.
Bien que composite, Le parti pris des animaux, par le faisceau des concepts qu’il tisse et la tension de son phrasé, réussit le miracle de nous aider à « penser le monde animal comme la totalité non liée de ces différences » et surtout tente de retrouver l’émerveillement qu’est la rencontre, en la bête, du vivant – « le vivant comme tel, c’est-à-dire sans médiation ni protocole d’aucune sorte ». Un livre, en somme, attaché à explorer la forme et ses surgissements, puisque, selon Bailly, « la forme, toute forme, est un rêve du monde qui se pense en se faisant », et que de cette pensée-forme les animaux seraient les « estafettes ».
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Jean-Christophe Bailly, Le parti pris des animaux, éd. Christian Bourgois

lundi 6 mai 2013

Bio dégradée: Bravo Folio


Le passage en poche, qui est souvent pour l’auteur un moyen de toucher un plus large public, comporterait-il d’autres avantages, dont celui qui consiste à ne pas vieillir, à rester soi-même à jamais tel qu’on l’était à l’instant où on le fut ? On est donc en droit de se poser la question. Quand un livre passe en poche, doit-il conserver les attributs de son présent périmé ou laisser se graver sur sa peau nouvelles les rides que le temps, ce farceur, s’ingénie à y imprimer ?
Mais assez de vagues considérations. Je sens bien que le lecteur de ces lignes exige du concret. Voilà : J’ai acheté récemment l’édition en Folio de Comédie classique de Marie NDiaye, que j’avais lu lors de sa sortie en 1987 aux éditions P.O.L. L’achevé d’imprimer de ce poche porte la date du mois de janvier 2013. Il a d’ailleurs déjà fait en 1988 l’objet d’un premier passage en Folio, ainsi que le précise obligeamment l’achevé d’imprimer (auquel on ne demandait rien, au fait).
Pourtant, quand j’ouvre le livre, je suis accueilli très vite par une courte biographie de l’auteur. La voici :
"Marie NDiaye est née à Pithiviers en 1967 d’une mère française et d’un père sénégalais. Elle poursuit actuellement des études de linguistique en Sorbonne. Elle a publié Quant au riche avenir aux Editions de Minuit. Comédie classique est son deuxième roman."
La date de naissance de Marie NDiaye ne risque pas de changer, certes, pas plus que ses origines (qu’on nous détaille avec précision, pour des raisons qui m’échappent, alors que la bio ne fait que quatre lignes et quelque…) ou le fait que ce livre est son deuxième roman. Mais bon, j’espère pour l’auteur qu’elle a achevé ses études de linguistique ! Moi ça me paraîtrait long, vingt-six ans sur les bancs de la Sorbonne…
Allô, Gallimard ? Je voudrais parler à Folio. Ah, Folio, bonjour, je voulais savoir s’il y avait une raison philosophique au fait que vous conserviez en l’état la bio des auteurs que vous pochisez ? Non, je vous dis ça, parce que je rêverais d’ouvrir un livre imprimé hier qui m’apprendrait que Artaud n’est pas mort et qu’il va même peut-être jouer le rôle de Marat dans un film. Ça me donnerait de l’espoir. Ou une autre raison de rire.

vendredi 3 mai 2013

La flamme noire, ou le voyage de Danzy Senna

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Si l’Amérique était un arbre généalogique, celui de Danzy Senna serait un Yggdrasil ravagé par la foudre, aux branches sectionnées, envahi par le lierre, avec quelque part une cabane abandonné. L’escalader reviendrait non à atteindre les plus hautes branches pour rechercher le soleil, mais à s’égarer dans ses racines pour sonder les ombres.
Dans Où as-tu passé la nuit ?, l’auteur tente non seulement de démêler les fils (et pères) – souvent rompus, cachés, tus – de son histoire familiale mais de comprendre pourquoi ils furent emmêlés, rompus, cachés, tus. Fille de Fanny Howe, une descendante de la haute société bostonienne, et de Carl Senna, jeune écrivain noir ayant grandi dans la misère, Danzy Senna décide un jour de voyager dans le brouillard des dénis, mensonges, demi-vérité, fictions qui enveloppent ses origines. L’échec du mariage de ses parents, la vie plus que mystérieuse de sa grand-mère paternelle, les raisons qui ont fait que son père a cessé d’être un « écrivain prometteur » pour sombrer un temps dans l’alcool et la violence conjugale, le parcours de chacun et de ses prédécesseurs dans une Amérique où la mixité était interdite mais courante, où l’argent de l’esclavage se changeait en blanches et belles demeures pour les Nantis : les écueil sont nombreux, mais Danzy Senna les affronte tous.
Un jour, elle part avec son père retrouver les lieux d’enfance de ce dernier. L’odyssée est brève et âpre. Pourquoi Anna, la mère de Carl, l’a-t-elle laissé dans un orphelinat pendant plusieurs années avec ses frères ? Le prêtre irlandais qu’aimait Anna fut-il davantage qu’un simple amant ? Le boxeur mexicain dont Carl ne possède rien d’autre qu’une coupure de presse vantant un de ses match est-il vraiment son père ? Les questions se bousculent, se heurtent, se défient. Une Amérique honteuse et secrète résiste ici à s’exprimer.
Mais ce travail d'excavation n'empêche pas Danzy Senna de garder la tête froide et de nous offrir des scènes d'anthologie, des moments de bravoure (au sens littéral), comme cette "messe noire" où l'entraîne une lointaine parente et où les corps voltigent sous la force de la rédemption, ou encore cet inénarrable repas de famille, "cène" bigarrée où la pluralité des sangs évite l'explosion.
Mais Danzy Senna a surtout compris que c'est par l'écriture qu'elle éluciderait cette suite de charades dévastées, et son livre est, par sa construction et son montage alterné, musical, un effort pour réécrire la mémoire de ce qui fut détruit. Menant son enquête tel un détective privé, en sachant que le crime commis continue de se perpétrer à chaque instant, elle s’enfonce autant dans le Sud des Etats-Unis que dans le sud de son être, où elle sait que réside non la vérité mais la perception de toutes les contradictions. Proche par bien des côtés du Livre de Jon, d’Eleni Sikelianos, Où as-tu passé la nuit ? est un chant têtu dans la forêt des origines.
Cherchant les mots pour dire son rapport à son père, Danzy Senna peut enfin écrire :
« […] je suis sa créature noire : sans lui, je ne serais rien, rien qu’une wasp au bronzage permanent ; sans lui, je serais dénuée de tout point de vue, de toute flamme. »
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Danzy Senna, Où as-tu passé la nuit ? Une histoire personnelle, traduit de l’américain par Béatrice Trotignon, éd. Actes Sud