mardi 8 octobre 2013

De la suie dans les idées: Quand Baudelaire brûlait Poe

Il paraît que les traductions vieillissent. Ce qui est sûr, c'est que nos maisons tombent. Elles tombent, comme l'ombre chez T.S. Eliot, comme le cheval devant Nietzsche, comme Nietzsche devant le cheval. Elles tombent avec le temps et elles tombent chez Poe. Prenez la maison Usher, qui tombe de tous ses mots horriblement jointés, au bout d'un chemin vibrant d'une sourde mélancolie, prenez La Maison Usher de Poe où se rend lentement le lecteur, ce messager des choses éphémères, écoutez comment s'ouvre le conte :
"During the whole of a dull, dark and soundless day in the autumn of the year, when the clouds hung oppressively low in the heavens…"
Dull, dark et soundless: cette cataracte digne d'un glas dut résonner étrangement aux oreilles du traducteur Baudelaire, qui y vit le miroir d'un autre automne, tout aussi intérieur, et quand il lut les mots "when the clouds hung oppressively low", il sut qu'il était en terrain familier – Les Fleurs du mal paraissent la même année que sa traduction de Poe… – et sa plume dédoublée, qui dans Spleen évoquait "le ciel bas et lourd", rendit ainsi hommage à l'auteur des Nouvelles histoires extraordinaires:
"Pendant tout une journée d'automne, journée fuligineuse, sombre et muette, où les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel…"
Laissons passer les nuages spleenétiques et relevons ce mot: "fuligineux", par lequel Baudelaire traduit, irrespectueusement, le mot "dull", mot aussi terne que son sens, mot qui semble la version mentale de "dark", sa face usée. Est fuligineux ce qui est chargé de suie ou, comme elle, noirâtre, ce qui est sombre, confus. On trouve le mot chez Jules Verne, chez Léon Bloy, chez Verlaine, chez Michelet – mais chez Poe, nulle part son équivalent anglais, "fuliginous". D'où vient alors que Baudelaire y voie la traduction du terne mot de "dull"? Quel poids et quelle couleur a ce "fuligineux" chez Baudelaire? Oh, le mot existe bel et bien, "dull and dark", dans son œuvre, on le trouve dans "Le joujou du pauvre", où nous est décrit un "enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias", mais le fait est que cet enfant s'accorde mal avec le soir d'automne de Poe, cherchons encore où gît ce mot-paria. C'est dans L'Art philosophique qu'il revient, dans des notes à propos de Chenavard, peintre que Baudelaire éreinte et dont il compare le cerveau à la ville de Lyon:
" Il est brumeux, fuligineux, hérissé de pointes comme la ville de clochers et de fourneaux […]."
Lyon, la suie, l'ennui, un mauvais peintre… et voilà le terme "dull", voilà la "ternitude" redéfinie. Mais en traduisant "dull" par "fuligineux", Baudelaire semble aussi se venger du mot "dull", du mot "terne", en recourant à un terme tout sauf terne, comme si traduire n'était pas retourner la vitre mais la rayer, en préférer la brisure ou le maquillage au lent polissage de sa surface. C'est aussi, pour lui, une façon de signer sa traduction de l'intérieur, d'inscrire en elle cette vibration fraternelle qui l'unit à Poe. Désormais, le mot est accroché à Poe tel un vampire à sa proie. On le retrouvera d'ailleurs, quelques années plus tard, dans un passage d'A Rebours, passage où, après avoir justement mentionné Poe, Huysmans écrit ceci:
"Ces mélanges insolubles développaient une vapeur fuligineuse au travers de laquelle des influences philosophiques et littéraires se bousculaient, sans avoir pu s'ordonner, dans le cerveau de l'auteur […]."
Les maisons tombent? Les mots, en tout cas, après combustion ou traduction, déposent une suie tenace qui entame une vie nouvelle.


1 commentaire:

  1. trop full of genious... bon, sans rire, merci, c'est passionnant...

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