lundi 30 septembre 2013

Les volcans de l'esprit : on connaît la chanson


Tout le monde connaît la chanson Les moulins de mon cœur, qu’on associe immédiatement à Michel Legrand et au film L’affaire Thomas Crowne. La version française, qui est la première, est certes de Legrand, mais seulement pour la musique, car les paroles en sont d’Eddie Marnay, de son vrai nom Edmond Bacri. Les paroles de la version anglaise, elles, sont signées Alain et Marilyn Bergman, et constituent d’avantage, cela va de soi, une adaptation qu’une traduction. Une adaptation qu’on serait enclin à préférer, car le sentimental s'y double d'une aura quasi philosophique. Le cœur cède la place à l’esprit, et l’image de la roue devient plus que prégnante. La pierre jetée dans l’eau, qui déclenche des cercles concentriques, est remplacé par celle, purement abstraite, du cercle dans la spirale, de la roue dans la roue — allusion aux roues que voit Ezechiel  dans sa vision :
«and their appearance and their work was as it were a Wheel in the middle of the Wheel » (King James Version) / « leur aspect et leur structure étaient tels que chaque roue paraissait être au milieu d’une autre roue » (Bible Segond)
Dès lors, c’est cette image de la révolution, du cycle éternel qui va prévaloir et conditionner l’enchaînement des métaphores. Exit le « vol du goéland », « les forêts de Norvège », « les mots d’une rengaine pris dans les harpes du vent ». Dans la version des époux Bergman, un tunnel débouche sur un tunnel, une porte « tourne » sans cesse ("revolving door"), et il est question de cercles qu’on trouve dans les moulins de l’esprit, d’une bobine ("reel") indéfiniment tournée.
On l’a dit, cette chanson est celle d’un film, L’affaire Thomas Crowne, dont le scénario est signé Alan Trustman. Mais elle pourrait tout aussi bien être la chanson secrète d’Au-dessous du volcan, tant on y retrouve les éléments clés mis en place par Lowry. On le sait, l’image de la roue est omniprésente dans le Volcan, elle correspond même, selon Lowry, à la structure interne du livre. Mais les « wheels » sont aussi aussi les vertiges, les tremblements de l’alcoolique, que le Consul appréhende, ces « shakes » qu’il compare à des « snakes ».
Le carrousel de la chanson (« like a carrousel that’s turning ») figure lui aussi au chapitre XI, dans un des passages les plus vertigineux du roman de Lowry (et l’un des plus cruciaux) :
« it was the Consul, or it was a mechanical horse on the merry-go-round, the carrousel, but the carrousel had stopped and she was in a ravine down which a million horses were thundering towards her »
Le « carnival » du « carnival balloon » – la fête foraine – trouve un écho dans la fête où s’aventure le Consul, avec sa grande roue (encore une roue !) similaire à une machine infernale, en une puissante allégorie figurant au chapitre VII.
Le  lointain « drumming » résonne également au chapitre I quand est citée la lettre du Consul retrouvé par Laruelle : « the drumming, the moaning that will be found later white plumage huddled on telegraph wires… » Et que dire de ces (don quichottesques) moulins, qu’évoque Lowry entre autres au chapitre VIII ? Que dire des « fragments of a song » alors que tout le roman est parsemé de bribes à fredonner ? Cette chanson des amants désunis semble autant (sinon plus) faite pour Geoffrey et Yvonne que pour le couple McQueen/Dunaway…
On pourrait continuer ce jeu de pistes mais il risquerait de nous piéger à jamais dans sa spirale. Les moulins, comme les volcans, sont d’étranges attracteurs et leur force centrifuge n’est plus à démontrer.
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Illustration: Dali, Explosing head of Don Quixote

1 commentaire:

  1. Alors, à écouter :
    - Tourbillons, de Georges Aperghis (http://www.youtube.com/watch?v=0QPtAMaJ61I) ce ne sont malheureusement que des extraits, il n'y a pas à ma connaissance d'enregistrement intégral
    - Les Attracteurs étranges, de Tristan Murail
    Bonne découverte !

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