vendredi 27 septembre 2013

Le syndrome du simit (ou le blues des NdT)

-->
En lisant la traduction française d’un roman turc, la traductrice (turque) Canan Marasligil s’agace de voir une note en bas de page lui expliquer ce qu’est un un « simit », à savoir un « petit pain en couronne couvert de graines de sésame ».  Selon elle, non seulement le contexte suffit à donner au lecteur une idée de ce dont il s’agit mais surtout, il n’a qu’à faire un tour sur Google pour savoir ce qu’est ce mystérieux simit. Sur Google ou dans un dictionnaire, d’ailleurs, car là est le problème : tout le monde n’aime pas sortir du texte pour aller fouiner dans un missel alphabétique. Et il peut arriver que le lecteur tombe sur des mots qu’il ne connaît, pas, même dans sa propre langue. On touche là au délicat problème de la « compétence » du lecteur, compétence dont l’écrivain n’a pas forcément à s’embarrasser (disons que la sienne lui suffit pour l’instant). 
Toujours selon Canan, le rôle d’un traducteur n’est pas celui de guide d’une culture spécifique. Il est là pour rendre la voix, non le vocabulaire. Donc : pas de note. Car la note, selon elle, arrache le lecteur à la lecture. On pointera ici un paradoxe, dans la mesure où Canan trouve judicieux de se référer au dictionnaire ou d’aller googler – ce qui, reconnaissons-le, arrache encore plus à la lecture (car qui va googler risque dans la foulée de tweeter, de consulter ses mails, d’aller visionner le dernier clip de Miley Cyrus). On voit cependant ce que Canan veut dire quand elle parle de « laisser au lecteur la liberté d’être curieux ». Belle expression, s’il en est. D’ailleurs, elle fait remarquer qu’on n’explique jamais le mot « croissant » à un lecteur non français – abstenons-nous donc de le faire pour le simit, et ce mot finira par entrer dans la sphère de la connaissance globale. Une façon de résister à l’exotisation  de la littérature ?
On sent bien que la note en bas de page concerne autant le traducteur, si ce n’est plus, que le lecteur. Son rôle n’est pas univoque : elle sert tantôt à instruire (on va vous expliquer qui est Machinchose), tantôt à signaler un problème de traduction (un jeu de mot qui reste en travers de la gorge). Dans les deux cas, elle est un aveu d’impuissance : impuissance avérée du traducteur à rendre un objet apparemment sans équivalent, impuissance présumée du lecteur à comprendre l’objet exotique, impuissance supposée de la langue d’arrivée à rendre une subtilité présente dans l’originale. Bref, la note serait l’ultime viagra linguistique…
Mais ce que la note en bas de page cherche à réparer, c’est avant tout la lacune qu’on « prête » au lecteur. Il ne sait peut-être pas ce qu’est un simit – et les simits sont légion… ‑ et il convient de le lui dire, par amitié, compassion, etc. Soit. Mais la personne qui lit un roman turc n’est-elle pas un peu comme celle qui se rend en Turquie et, une fois plongée dans l’effervescence stambouliote, hésite des heures devant le menu gorgé de ç et de tréma ? Or ce qui fait le sel – la graine ? le sésame ? – d’un livre, ce ne sont pas uniquement ses plages de soleil, ce sont aussi – ce sont surtout –  ses zones d’ombre – c’est ainsi que nous apprenons à lire, d’ailleurs, nous tâtonnons, nous nous heurtons aux mots : l’adolescent achoppe sur le terme braquemart dans Sade ou le sens exact d’arlequins dans un vieux Série Noire. Il refuse Proust à cause du terme transvertébration. Il croit que le correcteur des Fleurs pour Algernon était ivre. Il ne sait pas trop ce que fabrique la fille aux yeux d’or balzacienne. Il n’accorde pas toute l’attention qu’il faudrait à cette cravache que Charles et Emma tente de récupérer derrière le lit. Il gratte de l'ongle la page noire de Tristram Shandy. Le lecteur est finalement comme un traducteur éternellement débutant, qui jouit autant de son savoir que de son ignorance, car si le savoir le rassure, l’ignorance l’excite. Sa liberté d’être curieux égale souvent son appétit d’obscurité. Le plaisir du texte naît de ces complexes atours qu’il ne sait pas encore dégrafer. Et il sait qu’il n’a pas besoin d’allumer pour jouir plus intensément. Le lecteur est plus proustien qu’on ne le pense. Sa Berma se nourrit d'ombre.
Finalement, la note de bas de page idéale, pour un traducteur désireux d’y succomber, serait la suivante : « On sait mais on ne vous dira rien. » Canan a donc raison : le traducteur n’est pas un guide. Libre au lecteur de se demander comment être "perçant".

9 commentaires:

  1. Je suis toujours très dérangée dans mes lectures quand je butte sur un mot. Mais je ne m'interromps pas pour autant. Peut-être la lumière viendra-t-elle plus loin, si le mot est repris dans un contexte qui me le fera comprendre. Et s'il faut vraiment en passer par Internet ou par un dictionnaire de "perçant", je retiens le mot, j'y reviens hors lecture, retourne à la page... Mais interrompre une lecture en pleine nuit? Non!

    RépondreSupprimer
  2. (j'ajoute que Canan se prononce Djanann') (je crois) (ça ne s'entend pas avec les yeux) (juste un détail) (sonore) (mais je me demande si le simit est sucré) (parce que ça ne s'entend pas non plus en fait)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Christine, si le simit ressemble à son cousin grec le koulouri (et il y a des chances, vu 1) sa tronche 2) sa description par Canan...) alors il est salé.

      Supprimer
  3. Je reviens avec un "simit" personnel : le mot "coquerelle" qui revient plusieurs fois dans "L'Immaculée Conception" de G. Soucy. Le Petit Robert dit : ensemble de trois noisettes dans leur capsule verte (qui devint symbole en héraldique) mais ce n'est pas du tout cela qu'il faut comprendre dans le livre. On devine à peu près au fil des pages qu'il s'agit de bestioles peu ragoûtantes. Après avoir terminé le livre, j'ai cherché sur Internet : coquerelle = cancrelat, cafard, en français canadien.

    RépondreSupprimer
  4. Le dictionnaire, sur tablette, liseuse, bref tout support électronique où le doigt glisse sur l'écran pour faire tourner une page avant tout conventionnelle, est intégré : on double tapote, du même doigt, ou d'un autre si on le désire, sur le mot "cravache", par exemple, qui se surligne et propose un menu dans lequel "définition" nous la donne (à nouveau : "tap"), dans un cadre qui ne fait pas sortir du livre (mais de la lecture sans doute, donc) avec force exemples et citations et peut-être même, mais la coïncidence est rare (et va avec la rareté du mot (1)), une citation du livre même en cours de lecture, on pourra naviguer ensuite dans le dictionnaire pour en savoir plus sur ce "nerf de bœuf", sans savoir si toutes les réponses seront données.

    (1) NdC : ces dictionnaires embarqués ont souvent de grosses lacunes de vocabulaire, il faut bien l'avouer, et on se retrouve vite à googler, avant même d'avoir eut le temps de prononcer "cellulosique".

    RépondreSupprimer
  5. Je me suis interrogée sur cette histoire de note de bas de page en lisant un roman suédois traduit en français. Je me suis demandé à quel lecteur s'adresse le traducteur en truffant ses notes de bas de page de références françaises.

    Pour moi, lectrice francophone, mais pas Française, ces notes gênent la lecture en l'interrompant, et en me renvoyant de toute façon sur Internet pour comprendre de quoi il retourne. Cela dit, ma recherche sur Google se serait probablement orientée sur la référence française plutôt que la suédoise. Et vous me direz que le sens d'un mot de l'explication aurait pu m'échapper, sans ce que soit une référence française. Vrai.

    Mais je me pose quand même la question : à qui donc s'adresse le traducteur? Aux lecteurs du français ou aux lecteurs français? À qui lui dicte la maison d'édition? D'ailleurs, doit-il s'adresser à quelqu'un d'autre que le destinataire de l'auteur?

    RépondreSupprimer
  6. Et revoilà ce cher nerf de boeuf de Flaubert ! Je finis par le tenir comme un substitut de fil rouge (celui remis par Ariane à Thésée était-il écarlate ?) au fil de mes lectures Clarophilique... mais trêve de plaisanteries, j'espérais vaguement, avec l'arrivée de ce simit providentiel, le retour des recettes cannibalesques, qui m'ont manqué tout l'été et qui continuent de me manquer cruellement ! Mais toujours rien à l'horizon du clavier, je vais continuer de me serrer la ceinture !
    Une autre alternative à la note en bas de page "on sait mais on ne vous dira rien" : la note en langue étrangère ; je me souviens particulièrement de certain ouvrages érotiques grecs dans la collection Guillaume Budé, dont les notes en bas de page étaient en latin... on pourrait envisager le même procédé avec des notes en Sanscrit, ou en caractères cyrilliques, ou encore en idéogrammes... ça présente le mérite d'attiser la curiosité tout en favorisant la découverte d'une autre langue, encore inconnue !

    RépondreSupprimer
  7. http://fuckyeahndt.tumblr.com/

    RépondreSupprimer
  8. Walter Benjamin (qui en connaissait un rayon sur les uns comme sur les autres!): "Les notes en bas de page sont pour les uns ce que sont pour les autres les billets de banque glissés dans le bas." (dans "Sens unique")

    RépondreSupprimer