mercredi 25 septembre 2013

Ce qu'il en est du regard proustien et polygonal des scorpions imaginaires

On pourrait s'amuser à décortiquer chaque phrase d'Au-dessous du volcan. On pourrait, mais on ne le fera pas, puisque la chose, comme pour presque tous les grands textes, a déjà été faite, et que les exégèses, de ce côté-là, ne manquent pas. "Décortiquer" n'est d'ailleurs peut-être pas le bon terme: les phrases ne sont pas des insectes dont l'étroite carapace recélerait un secret organe. Il leur arrive pourtant de se comporter comme des insectes. Ainsi, au chapitre 6 du Volcan, dans cette zone qui, géométriquement, en est le milieu contrarié, on trouve ceci:
"And the polygnous proustian stare of imaginary scorpions."
Ce que Stephen Spriel traduit par: "Et le regard proustien polygonal de scorpions imaginaires." Bon, resituons un peu. Le Consul est avec son demi-frère, Hugh, apparemment en proie à un début de delirium tremens, il s'enfile une rasade de rhum, en espérant qu'il tient là un "charme" qui lui permettra de tenir à distance l'armée des cucarachas. Et de se soustraire, donc, aussi, à ce regard prétendument polygonal et proustien des scorpions.
On sait par l'étude du manuscrit que Lowry a rajouté – au crayon – le qualificatif de "proustien" après écriture de ladite phrase. On sait aussi que les scorpions ont entre 6 à 12 yeux répartis sur leur corps (même si leur vision, paradoxalement, n'est pas excellente) et que leur regard est tout sauf polygonal (rien à voir avec les mouches). Et que le mot "scorpion" ne figure pas dans la Recherche.
Mais encore? En quoi le "regard" proustien est-il "polygonal"? Car il l'est, n'en doutons pas, et c'est même ce que déclarait l'ami de Proust, Fernand Gregh, dans un article intitulé "L'époque du banquet", publié dans la revue NRF de janvier 1923, quand il évoque ce "regard polygonal" que jette l'auteur de la Recherche sur la vie. Ce "polygonal" signifie ici, on le sent, "prismatique", et l'on pourrait aller chercher du côté du cubisme ou de l'impressionnisme les raisons de sa présence diffractante. On pourrait aussi convoquer Lawrence Durrell et sa Justine pour en savoir plus là-dessus:
" Regarde ! Cinq images différentes du même sujet. Si j'étais écrivain, c'est ainsi que j'essaierais de dépeindre un personnage, par une sorte de vision prismatique. Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas voir plus d'un profil à la fois ? " (trad. Roger Giroux)
Ou repasser par Proust lui-même qui nous parle de "yeux dilatés par l'attention". Mais chez Lowry, la phrase-scorpion fonctionne à plusieurs niveaux. Tout d'abord au niveau éthylique: l'alcoolique en proie au "DT" voit des insectes sortir des murs (des cafards, mais aussi des scorpions). Or la vision – l'hallucination – est ici aussitôt inversée: ce n'est pas tant l'alcoolique qui voit, que sa vision qui le regarde, d'où cette impression d'être espionné par des insectes. Il existe d'ailleurs une lettre de Lowry  à John Davenport où l'auteur du Volcan établit un parallèle entre le scorpion et les yeux de la police…
Ce qui ici, bien sûr, "fait signe" c'est le qualificatif de proustien. On peut supposer qu'au moment où Lowry trouve le terme "polygonal", un mécanisme est déclenché dans sa pensée, une pensée qui s'efforce de coller à celle du Consul et va entraîner, par l'effet bégayant de l'allitération et celui de l'association d'idées, l'apparition, très littéraire, de cet étrange qualificatif: "proustien". Comme si ce "regard" ne pouvait se contenter d'être "polygonal" – ce qui n'est déjà pas rien. Comme si, en devenant proustien, il gagnait en intensité, en épaisseur, même s'il est clair que l'univers proustien n'a guère sa place sur le mur de l'alcoolique. Mais la pensée du Consul est un mur d'un genre particulier: c'est une page, où ce qui s'écrit s'anime, grouille d'autre chose, un mur-page qui communique avec d'autres murs-pages…
Le scorpion de Lowry, en devenant proustien, ouvre une brèche de plus dans les élucubrations du Consul, lequel, malgré son état "perfectamente borracho", ne peut oublier qu'épier, avant d'être l'apanage des indics, est un acte littéraire, et qu'en l'espèce, le maître ès surveillances, le grand artiste de la vision prismatique, c'est Proust, Proust qui dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs écrit ceci:
"[…] des regards d'une extrême activité comme en ont seuls devant une personne qu'ils ne connaissent pas des hommes à qui, pour un motif quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient pas à tout autre, – par exemple des fous ou des espions."
L'espion devenu fou rejoint alors le scorpion de l'imagination sur le mur de la page où le Consul, dans sa damnation ironique, gratte sans fin le palimpseste halluciné dont Lowry est le gardien illuminé.

3 commentaires:

  1. Vous m'aurez eu à l'usure, j'ajoute ce livre à ma liste des "à lire absolument" (quelques recherches / lectures sur le sujet ont d'ailleurs bien motivé également ce choix)
    il semblerait qu'il existe plusieurs traductions (enfin, au moins 2) ; une à privilégier à l'autre?

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  2. J'ai beaucoup aimé votre article. Mais comme je n'ai rien d'autre à dire que ce compliment, je vous envois une page de Lautréamont au sujet des mouches !

    il est permis à chacun de tuer des mouches et même des rhinocéros

    http://fr.wikisource.org/wiki/Page:Lautreamont_-_Chants_de_Maldoror.djvu/190

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  3. Cher Claro: le traducteur espagnol, Raúl Ortiz y Ortiz, traduit:
    Y contra la polígona mirada proustiana de imaginarios escorpiones.

    Jacques Darras traduit:
    Et contre l´oeil proustien poligonal du scorpion imaginaire.

    Cordialement.
    Hugo Savino

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