jeudi 12 septembre 2013

Attrape mon cœur, le reste suivra

Les voix de la traduction sont tout sauf impénétrables. En changeant de pays, le livre est rhabillé pour l'hiver de la lecture comme si aucun été n'avait jamais brillé en lui. Prenez L'attrape-cœur, de Salinger. Paru en 51 aux Etats-Unis, il bénéficie neuf ans plus tard d'une première traduction russe, en plein dégel khroutchévien, grâce aux efforts de sa traductrice, Rita Rait-Kovaleva, laquelle, hélas, ne s'était jamais aux Etats-Unis (mais dont les traductions de Vonnegut étaient immensément louées). On se demande bien pourquoi le Parti alors en place laisse ce drôle de petit roman gambader dans les plaines soviétiques. La raison en est simple: il y voit une critique de la société américaine, une attaque contre le credo capitaliste. Les lecteurs russes, eux, apprécient surtout l'irrévérence du jeune Holden face aux hypocrisies de la société tout court et tombent amoureux du langage décalé du gamin. Même si… eh bien, en fait, en russe, Holden parle un langage beaucoup plus châtié et policé, censure d'Etat oblige. Mais le livre plut, et quand en 2008 une nouvelle traduction fut proposée au public russe, ce fut le tollé.
   Cette nouvelle traduction, due à Max Nemtsov, jouait cette fois-ci à fond la carte argotique, allant jusqu'à emprunter certains vocables au lexique des camps. Bref, Holden parlait mal, mais comme s'il revenait de Sibérie ou d'on ne sait quel faubourg mal famé de Pétrograd. “Kholden Kolfeeld” s'exprimait en voyou, non plus en rusé ado. Il y eut débat, mais au final la traduction de Nemtsov fut retirée de la vente (ou, plus simplement, ne fut pas réimprimée…).
   A-t-on les traductions qu'on mérite? Le Salinger russe des années 60 est-il plus distordu que le Dostoïevski français de 1866? On voit surtout qu'un livre, afin de passer la frontière, doit d'abord trouver un premier modus vivendi, s'offrir une partition susceptible de lui permettre d'adapter ses airs à l'atmosphère ambiante. Se déguiser? Pourquoi pas? Boiter? S'il le faut. Pourquoi serait-il fidèle puisqu'il a quitté son pays? Est-il mal lu, mal interprété? Bah, il est lu, interprété, c'est déjà un premier pas. A-t-il renoncé à transmettre sa vérité? Sa quoi? Allons donc, il joue aux émigrés, non aux prosélytes. Et puis, de toute façon, il reviendra, il sera de nouveau traduit, ça se passera plus ou moins bien, les gens préféreront peut-être ses premiers avatars, mais ce qui est sûr, c'est qu'il finira par faire entendre non pas sa voix mais ses voix; il finira pas faire comprendre qu'il était, depuis le début, multiple. Que sa langue recélait d'autres possibles. Qu'il était déjà, même à son insu, une version suspendue dans le complexe continuum de tous ses possibles. Né écho, il guettait les déformations. Forgé de toutes pièces, il attendait les traductions. 
   Comme disait Holden: "C'est marrant, suffit de s'arranger pour que quelqu'un pige rien à ce qu'on lui dit et on obtient pratiquement tout ce qu'on veut."

1 commentaire:


  1. Ayant depuis belle lurette fait des paroles de Holden mon vrai crédo, je dois néanmoins m'avouer quelque peu déçu: si on entrave le plus souvent que dal à ce que je dis (et écris), j'ai fort rarement obtenu ce que je voulais, loin s'en faut!Comme quoi, n'est pas "Catcher in the Rye" qui veut - et c'est tant mieux...

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