jeudi 26 septembre 2013

A l'ombre des grands abattoirs

On trouve, au chapitre 3 d'Au-dessous du volcan, une phrase dont la résonance est plus complexe qu'il n'y paraît. C'est, là encore, le Consul qui parle, ou pense – Lowry adore laisser flotter l'élocution entre lèvres et cerveau… –, il dit/se dit qu'il finira peut-être jour son livre, qu'il aura des critiques élogieuses, etc. Il précise alors qu'il a peut-être trouvé un éditeur pour le publier, un éditeur basé… à Chicago. Et aussitôt lui vient cette pensée:
"Mais quand on y songe c'est stupéfiant comme l'esprit humain peut s'épanouir à l'ombre de l'abattoir!" (trad. Stephen Spriel)
Bien sûr – hélas? – il convient de retourner à la version originale pour apprécier cette phrase dans toute sa subtilité:
"But it's amazing when you come to think of it how the human spirit seems to blossom in the shadow of the abattoir!"
Incroyable quand on y pense la façon qu'à l'esprit humain de s'épanouir à l'ombre des abattoirs… Le lecteur assiste une fois de plus à l'une de ces associations d'idées qui caractérisent la pensée erratique du Consul: livre + éditeur + Chicago = abattoirs… Chicago étant bien sûr "la" ville des abattoirs par excellence. Qu'un éditeur y ait ses quartiers a sans doute favorisé le surgissement de l'idée de carnage… Mais en recourant au mot français – abattoir –, Lowry opère un choix capital. Certes, le terme français existe tel quel en américain, mais son usage est rare, et Lowry prend bien soin de le mettre en italique, pour signifier l'emprunt à une autre langue. Il aurait pu se contenter de "shambles", terme qui désigne aussi bien le lieu d'abattage qu'un carnage ou une scène de destruction. C'est d'ailleurs ce terme que choisit Pynchon, dans Mason & Dixon, quand il évoque Chicago au début du chapitre 29  :
"Cities begin unpon the day The Walls of the Shambles go up, to screen away blood and Blood-letting, Animals' Cries, Smells and Soil, from Residents already grown fragile before Country Realities." ["Les Villes commencent le jour où l'on élève les murs des Abattoirs, pour dissimuler le sang et les effusions de sang, les cris des animaux, les odeurs et les souillures, aux Citadins déjà fragiles devant les Réalités de la campagne." (trad. Matthieussent)]
Mais Lowry cherche autre chose que le parfum du billot. Et le mot "abattoir" a ici un sens plus fort, plus ouvert, qui était déjà actif au dix-neuvième siècle : l'endroit où le peuple est exterminé, tel que l'illustre entre autres l'expression "envoyer à l'abattoir". L'abattoir, c'est la guerre, la "boucherie" – car l'homme est un bœuf pour l'homme. On trouve évidemment le terme chez Rimbaud dans le poème Après le déluge (rappelons que le Consul évoque, juste avant notre abattoir, la figure de Noé):
"Le sang coula, chez Barbe-Bleue, – aux abattoirs, – dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres."
Si Lowry avait choisi "shambles" au lieu d'abattoir, il y aurait certes gagné une belle allitération: in the shadow of the shambles, mais il a préféré terminer sa phrase par l'inquiétante sonorité (inhabituelle pour un œil et une oreille américains) du mot français, qui soudain semble béer telle une bouche morbide, grâce au lent glissement du "dow" flottant de shadow au "oir" clinquant d'abattoir – le mot abattoir rimant également avec le dernier mot de la phrase précédente: popular. Travail d'équilibriste…
Mais comment, surtout, ne pas songer à Baudelaire, un des auteurs préférés de Lowry avec Poe et Melville, qui fit entrer la beauté dans le corps d'une "charogne" (et là encore, il est question d'épanouissement: "Et le ciel regardait la carcasse superbe / Comme une fleur s'épanouir"), Baudelaire qui imprègne de nombreuses pages du Volcan, dont Lowry fait sienne la "forêt de symboles" – et à propos duquel, ô ironie, le sot critique littéraire Louis Goudall écrivait  en 1855 dans le Figaro :
"Pouvons-nous accepter la poésie de M. Baudelaire, cette poésie de charnier et d'abattoir, comme l'expression, même incomplète, des souffrances du temps présent?"
On se gardera bien de répondre à la question du défunt critique. Le volcan y a veillé depuis longtemps.

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2 commentaires:

  1. Abattoir en anglais, c'est slaughterhouse, non ? Comme dans le livre célèbre de Kurt Vonnegut ?

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  2. On dit les deux. Vonnegut a utilisé "Slaughterhouse" qui se rapproche plus de l'allemand "Shchlachthof".

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