vendredi 19 juillet 2013

L’imperméable fascination des lettres

Partons de l’hypothèse – improbable mais séduisante – que chaque livre recèle une part d’extraordinaire – au sens littéral, c’est-à-dire quelque chose – un détail, un accroc, un fil dans la porcelaine – qui le distingue des autres, une anomalie qui ne soit pas directement imputable à sa substance textuelle mais erre à sa surface, dans ses marges. Ce peut être un coquelicot fané et aplati, retrouvé entre ses pages, ou une coquille rendant risible tel propos, une erreur de pagination, une tache singeant une forme révélatrice, bref, n’importe quel accroc susceptible d’arracher le livre à son ordinaire d’encre et de papier, un infime défaut, une particularité, une bizarrerie dont l’auteur ne soit pas le responsable direct.
Prenons donc au hasard un livre dans notre – interlope – bibliothèque de campagne. Il s’agit d’un essai, intitulé Traces, signé Ernst Bloch, paru dans la collection Tel de Gallimard. Notre quête sera brève durée, car le quatrième de couverture nous offre généreusement l’anomalie évoquée plus haut, et ce dans le cadre para-textuel. En effet, dans le texte de présentation figurant au dos de l’ouvrage (texte hélas anonyme), on tombe sur la phrase suivante, éminemment dissuasive :
« Ce bric-à-brac philosophique (imperméable à quiconque n’est pas fasciné par Munich ou Berlin des années 20), constamment déroutant […]. »
Voilà au moins un livre qui n’aura que des lecteurs deux fois avertis et largement acquis à sa cause, car le « club des fascinés du Munich des années 20 » ne doit pas briller par son nombre. En outre, combien parmi ses membres seront perméables à ce que l’éditeur nous présente, avec une franchise déconcertante, comme étant un « bric-à-brac philosophique ? A-t-on raison de mettre ainsi en garde le lecteur ? De pratiquer une sélection culturelle aussi rigoureuse ? Faut-il garder l’enceinte des livres, faire passer un test aux éventuels acheteurs ? L’honnêteté, ainsi poussée à son paroxysme, ne risque-t-elle pas d’étrécir cruellement le cercle potentiel des curieux ? Imaginez qu’au dos de La critique de la raison pure figure l’avertissement suivant : « Les personnes peu enclines à se vautrer dans l’impératif catégorique feraient mieux de passer leur chemin. » Ou qu’en préambule au Pinocchio de Collodi, on lise ceci : « Déconseillé aux nez fastes. » Arf.
Ne devrait-on pas, bien au contraire et systématiquement, entrer dans les livres par effraction ? S’y avancer, caché, afin d’en mieux éprouver la turbulente étrangeté ? Les aborder en pirate, avides de prises, et non rester, tout benêt, à se décrotter l’esprit sur le paillasson de leurs préambules en attendant qu’une main invisible nous fasse signe ? Quelque part, nous sommes tous des fascinés du Munich des années 20, c’est juste que nous n’en avons pas encore conscience. Mais notre nez ne demande qu’à pousser, nos catégories aspirent devenir kantiennes.
Un livre imperméable ? Allons donc ! Plût au ciel que le lecteur, en sus de pluie, soit acide.

3 commentaires:

  1. Ce qu'on appelle cibler.. J'ai bien ri !

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  2. <3
    (en même temps cette franchise déconcertante a le mérite d'être rafraichissante...)
    (dans le genre j'ai mis ma promo à l'envers)

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  3. Par parenthèse, Ernst Bloch a fait partie de ces auteurs persécutés par le régime nazi et dont les livres ont été jetés aux flammes pendant la nuit du 10 mai 1933.

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