lundi 15 juillet 2013

La pétanque, cet inconnu


Difficile de jouer à la pétanque sans être fasciné par ses nombreux rituels. Ici, comme partout ailleurs ou presque, ce sont les boules qui font l’homme. Sont-elles neuves et rutilantes que son propriétaire est immédiatement repéré et catalogué : un néophyte, qui plus est blanc-bec, possiblement parisien. Au contraire, si elles sont ternes et sales, comme cabossées de l’intérieur, c’est qu’elles ont vécu, roulé leur bosse et cogné leurs congénères, leur maître a donc de la bouteille, il sera respecté. Il y a en outre le cochonnet, qui est comme une boule qui aurait roulé trop longtemps et aurait fini, usure aidant, par n’être plus bonne qu’à jouer les leurres et à attirer les grands fauves que sont ces sphères d’acier striées très souvent de motifs géométriques censées les différencier mais ne faisant en réalité qu’ajouter à la confusion.
Les règles de la pétanque – ses lois, aimerait-on dire – sont assez simples et les rappeler ici n’a pas grand intérêt. Treize points suffisent à faire de vous une espèce de conquérant placide. Pour parvenir à vos fins, vous pouvez pointer, tirer ou faire un carreau : ce sont là trois méthodes distinctes, qui servent chacune un but précis. Pointer signifie en gros « faire de son mieux ». Tirer signifie « prendre un risque ». Faire un carreau signifie « se ridiculiser neuf fois sur dix ». Il y a aussi une quatrième méthode, que j’affectionne tout particulièrement, et que j’ai appelée le « roucoulage » : vous faites rouler la boule depuis vos pieds jusqu’au cochonnet, au mépris des irrégularités du terrain, en un mouvement aussi régulier qu’un chant de colombe. Ça marche rarement, et quand ça marche, ça n’épate personne. C’est comme si vous traversiez l’autoroute avec un déambulateur : on préfère détourner les yeux.
Mais le plus intéressant à la pétanque, ce sont bien sûr les pétanqueurs. Leurs attitudes, leurs poses, leurs silences. Chacun semble atteint d’une forme de folie bénigne, et sujet à des tocs que rien ne doit perturber. Untel masse sa boule comme si c’était le monde devenu pomme ; tel autre se passe toujours la main trois fois sur le genou. Celui-ci plie à peine les jambes, celui-là s’assoit franchement sur ses talons. On en voit qui inspirent, d’autres qui marmonnent. Certains on l’air en transe, ou profondément abruti. Quelques-uns lâchent même un râle, comme lors d’une volée au filet. La boule est lancée tantôt avec franchise, tantôt avec circonspection, certains s’en séparent comme à regret, d’autres l’expédient comme un courrier agaçant. Les hommes félicitent les femmes, même quand elles ratent leur coup (surtout quand elles ratent leur coup, d’ailleurs). Les vieux complimentent les jeunes avant de les réduire à néant. Quand il y a litige, le mètre-ruban rappelle que même le hasard est régi par des lois physiques. Quand la partie est finie, on s’embrasse, on se serre la main. Puis on s’éloigne pour mieux commenter la nullité de ses adversaires. On chicane, on pinaille, on conteste : l’important est de ne jamais donner l’impression de s’en foutre. La nonchalance n’est pas admissible. La pétanque est tension, pas détente.
Le plus fascinant est à coup sûr l’instant qui précède le lancer de la balle – hum, pardon: de la boule. Là, le pétanqueur donne toute la mesure de son être. On sent mijoter en lui des abîmes de réflexes,  comme si le primitif en lui se rappelait l'époque où il fallait balancer une pierre à la gueule du tigres à dents de sabre. Il étudie le terrain, jauge les perspectives (toujours trompeuses !), évalue les distances, infère de tout cela la force et la parabole de son tir à venir. Mais à chaque fois, quelle que soit son assurance, on sent au dernier moment poindre dans son regard comme un doute. Comme si le pétanqueur comprenait in extremis qu’il se livrait là une activité si absurde que seule la terre qui tourne pouvait apprécier son pataud déploiement d’énergie statique. C’est moins son art technique de la précision qui est en jeu ici que sa santé mentale. Il s’en faut à chaque fois de peu pour qu’il craque et cède à cette primitive et suprême tentation : empêcher l’imminente humiliation en se retournant contre ses adversaires, les massacrer à l’aide de ces dangereux boulets tribaux puis s’enfuir, plus léger, presque gai, en hurlant entre les pins un score démesuré.
Bref, une fois de plus, on m’a mis fanny.

1 commentaire:

  1. Ah! Que voilà un air bien joué! On s'y croirait!

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