mardi 16 juillet 2013

Critique de la belote impure

J’entretiens un rapport assez paradoxal avec la belote. D’un côté, j’apprécie ce jeu, et y joue depuis une quinzaine d’années (mais seulement dix jours par an, encore que de façon intensive) ; de l’autre, je n’y comprends rien. Bon, j’ai un peu ce rapport avec tous les jeux : l’incapacité pathologique à en retenir, intégrer et maîtriser les règles. Chaque fois, même après m’être vaguement rappelé ce dont il s’agit, je suis persuadé que l’instinct, l’audace et une croyance absurde en l’existence du panache pourront m’aider à faire un pli. Impossible, cela va de soi, de compter de tête les atouts tombés – et d’ailleurs, c’est quoi l’atout déjà ? on avait dit trèfle ou carreau ? Qui a pris ? Hum. Quant au système de comptage des points, n’en parlons pas. Le valet s’appelle vingt ? Le neuf quatorze ? Euh, c’est sérieux ? Vous avez un valet et un neuf, ça fait donc trente-quatre, mais vous êtes censé annoncer quatre-vingt-dix. On ne me l’a fait pas. Et je ne parle pas des annonces, qui semblent inoculer l’art du poker là où on ne l’attendait guère. Cela dit, j’aime bien la belote. En fait, ce que j’aime surtout, c’est le fait que les autres 1/ comprennent les règles de ce jeu et 2/ s’agacent de ce que je ne les comprenne pas. Certes, je déplore très sincèrement mon manque de concentration et mon étanchéité à ces combinaisons de cartes somme toute assez simples. Mais ce qui fait pour moi le sel de la belote, c’est justement cette surdité visuelle (très différente d’une cécité auditive) qui me pousse systématiquement à balancer un dix alors que l’as a déjà eu la chance de rafler la mise. Comme si, à force d’ineptie tranquille de ma part, le hasard allait craquer et m’ouvrir les portes dorées de la bonne fortune.
Quant au tarot, n’en parlons pas. Là encore, même expérience catastrophique. Au lieu de compter les atouts qui tombent (et qu’il semble impossible de faire cohabiter avec les autres cartes, tant nos dix doigts n’en peuvent plus d’un tel éventail cartonneux), je me laisse fasciner par les dessins désuets, la splendeur du roi de trèfle, oubliant systématiquement que l’as n’est plus qu’un 1, et que le cavalier n’a rien à voir avec ce joueur de mandoline qu’on appelle l’excuse et dont il faut se défausser comme si c’était un cousin honteux qu’on n’ose inviter aux réunions de famille. Tout le vocabulaire m’est obscur, le chien, la garde, faire pipi ou je ne sais quoi. Il y a toujours ce moment bizarre où il faut appeler un roi, lequel en général fait le mort pendant trois tours, si bien que vous ne savez pas qui est ami et qui est ennemi, ce qui est assez perturbant. Imaginez qu’on fasse pareil au moment de la déclaration de guerre, on aurait l’air fin, tiens.
J’ai tenté de comprendre le pourquoi de mon blocage au tarot et à la belote. Ça m’a pris quinze ans mais j’ai fini par comprendre. La carte n’est pas le territoire – cette vérité, qui préside aux prolégomènes aux systèmes non aristotéliciens et à la sémantique générale de Alfred Korzybski, est ici souveraine. Les cartes ne dessinent aucun paysage. Or le seul jeu auquel j’excelle est ce jeu qui condense et glorifie en lui l’essence de toute spatialisation, ce jeu magnifique que plus personne ou presque ne pratique et qui quasi deleuzien : le bilboquet. (Sinon, oui, je triche au Monopoly et quand je joue au Scrabble, je préfère les mots longs qui ne rapportent rien.)

3 commentaires:

  1. Panache + Bilboquet = Best seller

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  2. Je viens de lire la règle du jeu du bilboquet : "Le dernier joueur à posséder sa Reine est
    déclaré vainqueur et maître de la mare." Qui n'en rêverait.....

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  3. Amusant, je suis justement en train de plier une série liée aux jeu de cartes. Et pour le tarot, on peut te prendre en stage ! :-D

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