mardi 23 juillet 2013

Au deux tiers d’une blonde plantureuse

Vient un temps dans la vie d’un homme où, soit lassitude soit étourderie, il se plonge en bâillant dans la lecture d’Hôtesses très spéciales, roman de Joseph Benoist publié dans la série « Le Talonneur », édité par Pocket International (première édition 1973, © by Transworld Publications, imprimé en Italie par GEC-Rome…).

Paru peu après L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, ce roman de gare a fait ce qu’il a pu lui aussi avec les moyens du bord, même si son entreprise de déterritorialisation a été nettement plus modeste.
Une « accroche » figurant en première de couverture, pratique éditoriale aujourd’hui désuète, nous ouvre la voie:
« C’est la fête à Neuneu… Je déquille deux arlequins, et les minettes se retrouvent sur la moquette, les fesses à l’air… »
Le propos peut sembler, de prime abord, assez abscons, alors qu’il se veut, on le sent, attractif. Ce qui est plaisant, avec l’argot, c’est que sa perpétuelle péremption en fait une curiosité souvent impénétrable mais toujours pittoresque. Plus le temps le rend opaque, plus il nous en met plein la vue.

Le roman policer l’a toujours absorbé comme un arsenic salvateur. Il est ce qui lui donne relief tout en le rendant, à terme, insoluble dans la comprenette. Est-ce parce qu’il semble, telles ces contrepèteries qui nous intriguent des années durant et qu’on n’ose même plus approcher, fait d’un alliage possiblement libidineux dont nous ne parvenons jamais vraiment à séparer les graveleux éléments ?

Pourtant, le secret le mieux gardé, dans Hôtesses très spéciales, n’est pas, en dépit des apparences, la blonde plantureuse, allongée nue sur un plaid en plein air, qui figure dans un cercle au dos du livre, comme si le lecteur, à son insu, ne savait lire que muni d’une longue-vue. Non, le plus étonnant se trouve à l’intérieur même du livre, à la page 63 de ce roman ni vraiment fait ni tout à fait à faire. En effet, la page 63, située à la charnière entre deux chapitres, comporte une publicité pour un autre roman de Joseph Benoit, intitulé Chasse-Neige, publicité assortie de la mention « les best-seller du jour », et de l’accroche suivante : « … Si je prends un infusion de tatanes dans les mandibules, j’accuse le coup mais je réagis… » et de la précieuse précision : « en vente chez votre librairie habituel ». Reconnaissons que les ouvrages comportant une publicité in medias res ne courent pas les présentoirs. En général, même fat, le livre ne se vante pas (se vendre est déjà pour lui assez problématique comme ça…).

Ce surgissement de l’autre au sein du même est-il préjudiciable à la lecture ? Est-il honteux ? Ou au contraire faut-il y voir la plus douce des prévenances ? Quelques mots murmurés, en pleine action, afin de promettre d’autres galipettes ? Ladite publicité aurait certes pu figurer en fin d’ouvrage. Mais peut-être qu’en la positionnant au premier tiers du roman, l’éditeur a pris en compte un risque majeur : celui que le lecteur ne finisse pas le livre.

2 commentaires:

  1. Réflexion intéressante (sur l'argot et sa "péremption") qui a déjà eu cours au moment où sont parus les romans de Céline. Jeune lecteur de Mort à crédit, je me suis heurté maintes fois à des difficultés liées à cette langue argo(exo)tique, en m'interrogeant sur la lisibilité future de certains passages. On est bien sûr déjà rassurés : l'écriture de Céline résiste au temps. Je prendrai toutefois un exemple : qui connaît la définition de "machetagouine" ? Comme ça, en dehors de tout contexte ?

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  2. Votre interprétation est sans doute la bonne. Sauf que : serais-je allée jusqu'au tiers...

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