vendredi 21 juin 2013

Traduire pourquoi

Il m'arrive de temps en temps de m'exprimer devant des étudiants sur la question de la traduction, et j'essaie alors d'examiner, confusément mais si possible gaiment, le comment de la chose, m'efforçant de dégager des ersatz de  problématiques qui n'en demandaient pas tant, donnant des exemples tirés au forceps par les cheveux chauves de l'imparfaite mémoire. Je tente de dire quels chemins ont mené là, et quelles épreuves les ont jalonnés (ce qui me permet d'expliquer le sens papetier du mot "épreuves"), je raconte les échanges avec certains auteurs, narre le parcours parfois combattant qui mène d'un coup de cœur à une publication, évoque les socs qui cherchent sillons (la métaphore agricole fait toujours son petit effet), bref, je cause de ce qui fait mon ordinaire extra. Mais souvent je m'aperçois, après communication, que j'ai oublié d'aborder le "pourquoi". Pourquoi traduire? Bonne question, et que je me remercie de me l'avoir posée à moi-même.
Y a-t-il une réponse? Satisfaisante? Satisfaisante pour autrui, pour moi? Certes, la question du pourquoi est l'une des plus retorses qui soient. Car en général, le pourquoi est à venir, il ne précède pas la démarche. Il se profile, s'annonce, bien que restant fuyant, comme si la discrétion de son secret était, miroir de la page oblige, le secret de toute discrétion.
Il se peut que nous fassions certaines choses pour, justement, noyer ce "pourquoi" dans l'immense et possiblement vaine actualité du faire. Il se peut que l'acte même de faire ait pour soubassement ce besoin – joyeux et désespéré – d'inventer des stratégies d'évitement, lesquelles ont pour fantasme de nous délivrer d'on ne sait quel fastidieuse téléologie.
Pourquoi je traduis? Pourquoi traduire? Deux questions sans doute irréconciliables. La seule explication qui me semble tenir (comme le diraient un tenon s'adressant, complice, à sa mortaise) serait la suivante: traduire c'est se laisser électrocuter (sans périr) non pour mieux éclairer la nuit de l'écriture (la pauvrette n'est guère exigeante en matière de néons, préférant l'ombre taupe et le mouvement flou), mais pour permettre à cette foudroyante décharge, cette indéracinable nécessité qu'est l'impulsion langagière de passer, cornes et muscles tassés, entre les murs étroits du dire.
Le traducteur, dit-on, est un passeur. Soit. C'est surtout un conducteur et, paradoxe, un isolant. Allez comprendre. Il grésille à tout heure, capte des ondes, diffuse des voix. Donc: Ich bin ein Transistor. Et en plus, vous savez quoi? Aujourd'hui c'est l'été: le temps du passé de l'être, la saison où griller et un palindrome d'une simplicité effarante. On aurait tort de se plaindre.

5 commentaires:

  1. Ah! Conducteurs-isolants, ne cessez pas de nous guider entre ces murs étroits : sans vous, le monde serait considérablement réduit, ce qui n'induit nullement que nous creuserions avec davantage de talent le petit domaine qui nous est accessible. Peut-être justement qu'en élargissant le champ, vous nous permettez de voir mieux ce qui se passe sous nos pieds, un véritable tour de passe-passe.

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  2. Cher Claro,
    J'aimerais savoir, s'il vous plaît, comment vous en êtes arrivé à maîtriser la langue anglaise au point de traduire des romans américains. Par quel biais avez-vous appris l'anglais ? C'eût été mon rêve de traduire de l'espagnol en français. En espérant une réponse de votre part.
    Raphaël

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  3. A force d'écrire en français et de lire en anglais, je ne vois guère d'autre explication… La maîtrise de la langue française, en l'occurrence, importe plus que celle de la langue source…

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  4. C me semble-t-il,e dont il s’agit, c’est, précisément et au sens le plus intense du mot, "d’accueillir L’Autre dans sa langue".
    Il ne s’agit ni de transmission, ni de communication, puisque l’oeuvre n’est pas "tournée vers nous", ne présuppose pas de destinataire, ce qui implique, par là-même, que c’est à nous d’aller vers elle (c’est explicitement dit dans "L’âge de la traduction" de Berman)
    En ce qui concerne "l’intraduisibilité", Berman souligne à plusieurs reprises que la traduction est bel et bien EXIGÉE par l’oeuvre (il y a, à ce sujet, de plus amples, et magnifiques développements dans "L’épreuve de l’étranger"). Il ne s’agit nullement de convoyer du sens, mais d’être un pont entre les langues, la traduction ne s’accomplissant que dans "l’espace de l’intraduisibilité", de sorte que l’oeuvre est, dans un même mouvement, "déportée toujours plus loin de sa langue" et "toujours plus enracinée dans celle-ci" en apparaissant comme intraduisible.
    Si (selon l’intuition de Novalis, et de tant d’autres par la suite), la poésie, toute poésie, est traduction, comment ne pas voir que ce que Berman dit de "l’intraduisibilité" s’applique au poème, à TOUT poème, et dans SA langue?
    D'autre part, comment oublier ce que Borges dit un jour de la version anglaise de "Vathek" de Beckford, écrit en français, à savoir que l’original "était infidèle à la traduction"?
    Pure merveille, et qui en dit long sur ce qui nous occupe…

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  5. "Ce dont il s'agit, me semble-t-il" (encore une fois, Dédé, relis-toi, merde, au moins par respect pour le blog d'autrui...)

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