mardi 11 juin 2013

Paniquer à Versailles, baiser ailleurs

C'est l'histoire d'une affiche qui montre deux êtres humains en train de s'embrasser. L'affiche est en couleurs. Ce n'est pas une photo mais une peinture, presque un coloriage. Un des deux êtres humains est de sexe masculin, apparemment, puisqu'il arbore une moustache, et que la moustache est a priori un attribut masculin. L'autre être humain est sans doute un homme: on ne lui distingue pas de poitrine et ses cheveux sont courts, or nous avons l'habitude de reconnaître une femme, quand elle est dessinée, à ses seins – visibles, soulignés par deux parenthèses horizontales – et à ses cheveux, forcément longs (on n'est plus en 68, hein). Les seuls traits du visage représentés ici –  une fente pour l'œil de profil, un sobre contour de visage – peuvent donc laisser planer le doute. Le quoi? Le doute? Allons donc, ce sont bien deux hommes en train de s'embrasser: on le devine, du fait même de ce code représentatif auquel nous sommes, hélas, habitués. Le titre du film, lui, ne le laisse pas deviner, pas explicitement: L'inconnu du lac. En revanche, si on se renseigne, on peut subodorer qu'il s'agit de deux hommes (et encore), puisque le film, signé Alain Guiraudie, a remporté la Queer Palm à Cannes.

Mais si l'on veut vraiment être sûr qu'il s'agit de deux hommes, il existe une méthode infaillible. Il suffit d'afficher cette image dans les rues de Versailles et Saint-Cloud. Parce qu'à Versailles et Saint-Cloud, eh bien, on ne la leur fait pas. Les gens sont perspicaces, là-bas. Même dessinés sobrement, deux hommes sont vite identifiables chez eux. Du coup, la mairie de Saint-Cloud a été "harcelée de coups de fil". Bon, en gros, ça veut dire "vingt plaintes". On aimerait connaître la valeur juridique desdites plaintes. Résultat: les affiches ont disparu des rues de Versailles et Saint-Cloud. D'où vient la décision? L'afficheur Decaux? La mairie? Un peu des deux, mon général. Là, on veut comprendre. Mais heureusement, le service communication de la mairie de Versailles, interrogé par Rue 89, a compris, lui. Quoi? Oh, c'est très simple. Il comprend:
"que l'affiche puisse choquer un public qui se retrouve désarmé face à des affiches qui abordent la sexualité dans la rue […] Je me mets à la place du père de famille qui se promène avec ses enfants et qui aurait sans doute aimé faire de la pédagogie ailleurs que dans la rue."
Voilà. Vous ne le saviez peut-être pas. Maintenant vous savez. L'affiche d'Autant en emporte le vent traitait-elle de la sexualité dans les rues d'Atlanta? Non, bien sûr. S'embrasser n'est sexuel que si vous êtes du même sexe. Ouch. Eh bien, je plains les hétéros. Ils devraient se rebiffer. Des années que le cinéma se fout d'eux en les montrant en train de s'embrasser tout en niant leur sexualité dans l'inconscient collectif, c'en est presque vexant. Ou alors les hétéros savent s'embrasser sans évoquer la sexualité. En fait, sur les affiches hétéros, vous savez quoi, ben en fait ils se font des bises, ce sont des cousins. Mouais…
Mais il y a une autre explication, nettement plus confondante : seuls les Versaillais et les Clodoaldiens savent que s'embrasser engendre des pensées d'ordre sexuel chez le passant. Et ils n'ont pas envie que ça s'ébruite.

6 commentaires:

  1. pour de vrai dans la rue si c'est pas des ado ou de très jeunes gens je trouve ça dégueu et je vote pas frigide pourtant.

    RépondreSupprimer
  2. Au passage, c'est un magnifique dessin de Tom de Pekin. Je ne sais si ça a été mentionné. Au cas où, c'est chose faite.

    RépondreSupprimer
  3. Il est vrai qu'à l'arrière-plan est représentée une fellation, mais n'excitons pas la pudibonderie des Versaillais...

    RépondreSupprimer
  4. Putain, quelle honte!XXI siècle..France...et on en est là...effectivement on a de quoi baiser et de quoi vivre ailleurs.

    RépondreSupprimer
  5. Et dire que j'habite à côté de ces deux villes...La droite bien pensante et réactionnaire commence sérieusement à me les briser menu avec leur ordre naturel et paternaliste. ça ne doit pas être tous les jours l'orgasme dans les lits douillés de Versailles.

    RépondreSupprimer
  6. Je trouve ce texte très juste...S

    RépondreSupprimer