vendredi 10 mai 2013

Veni, Vidi, Vichy: le rhume de Giraudoux

Décidément, les Annabacs sont des colis piégés au pied d’un sapin qui se moque de Noël. Prenez Giraudoux. Jean Giraudoux. Cet homme a vécu, en conséquence de quoi il a droit à une biographie, succincte forcément, mais néanmoins éminemment biographique. L’élève de Première S, qu’on sait passionné de littérature et amateur d’anecdotes édifiantes, pourra ainsi, en une page et demie, se faire une idée de son parcours pour le moins atypique. Qui fut Giraudoux ? Quels bouleversements traversa-t-il ? Dans quelles circonstances fit-il ce qu’il fit ? Par exemple : quelle fut son attitude pendant la guerre ? C’est important, l’attitude pendant la guerre. Pendant la guerre, les écrivains ont des « attitudes ». C’est une forme d’engagement doux. Ah, eh bien pour Giraudoux, on ne saura pas trop ce qu’il pensait de ce qui se passait autour de lui sinon qu’il « habitait déjà » Vichy quand le gouvernement de Pétain vint s’y établir. En revanche, l’élève parcourant sa bio jusqu’à la fin, apprendra ce fait assez stupéfiant : Giraudoux « prend froid pendant l’enterrement de sa mère ». S’il lit plus avant, il verra que Giraudoux meurt un an plus tard. S’il est perspicace (l’élève, hein, pas Giraudoux), je pense qu’il additionnera deux plus deux et pigera ce qu’il faut piger.
Je me demande bien comment nous savons que Giraudoux prit froid pendant l’enterrement de sa mère. Y avait-il, ce jour-là, un médecin dans la petite foule qui se massait entre les tombes, un médecin attentif, qui, plutôt que d’écouter les blablas du prêtre, vit que Giraudoux n’était pas assez couvert, l’entendit renifler soudain de façon inquiétante (le chagrin, certes, mais aussi le mucus accumulé dans les sinus, peut-être ?), le vit même si ça se trouver réprimer un éternuement qui sentait, déjà, le sapin ? Giraudoux était pourtant arrivé en pleine santé. Mais en sortant du cimetière, patatrac ! Il avait pris froid, comme d’autres prennent congé ou leurs jambes à leur cou. Le médecin alerte alors la Postérité, laquelle téléphone aux rédacteurs d’Annabac, qui se disent : Bon, n’embêtons pas nos chères têtes blondes avec l’attitude de Giraudoux pendant la guerre. Pas la peine non plus de citer ses propos sur les Arabes :
« […] ces races primitives ou imperméables dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables. » (in Pleins pouvoirs)
En revanche, insistons sur cette histoire de rhume mortel. Ils en tireront peut-être une leçon profitable. Ce qu’ils feront, n’en doutons pas. Oui, les enfants, retenez bien la morale de cette histoire : Si vous avez habitez Vichy dans les années 40 et qu’un jour vous enterrez votre mère, n’oubliez pas de vous couvrir. Les vents de l’Histoire sont traîtres et Annabac leur prophète.

1 commentaire:

  1. Pour compléter la citation, voici une anecdote, longue mais édifiante, tirée de ce même livre de Giraudoux, pages 71-73 de l'édition originale de juillet 1939, qui, par ailleurs, appelle à la constitution d'un ministère de la Race, pour régler les questions « d'invasion » ou « d'immigration », selon les pages :

    « Un vieil ami de régiment, bien Français (il répond même au nom de Frisette), est venu, les larmes dans les yeux, me demander mon aide pour sauver de l'expulsion ses voisins. Il m'en fit, malgré son enthousiasme, une description tellement suspecte que je décidai d'aller les voir avec lui. Je trouvai une famille d'Askenasis, les parents, et les quatre fils, qui n'étaient d'ailleurs pas leurs fils. Ils n'avaient, naturellement, aucun permis de séjour. Ils avaient dû pénétrer en France soit en utilisant les uns après les autres le même permis, par cette resquille qui nous servait, lycéens, à voir les matches de Carpentier, soit en profitant des cartes de l'Exposition, soit grâce à l'entremise d'une de ces nombreuses agences clandestines qui touchent de cinquante à mille francs par personne introduite, qui s'arrange même pour dénoncer leurs clients à la police, les faire expulser, afin de les réintroduire à nouveau et toucher une seconde fois la prime. Le soi-disant père avait pu ainsi s'engager comme ouvrier agricole, et, admis sous ce titre, se gardant bien de rejoindre la campagne, il s'était installé avec sa famille au centre de Paris. Et ce bon M. Frisette, qui a des enfants, des neveux qui étudient, et dont certains cherchent vainement une place, venait me supplier d'obtenir l'équivalence de droits avec ses enfants, ses neveux, pour ces étrangers dont déjà on devinait qu'ils seraient leur concurrence et leur saignée. L'assortiment était complet. C'en était comique. On devinait celui qui vendrait les cartes postales transparentes, celui qui serait garçon à la Bourse, puis le courtier marron, puis Staviski ; celui qui serait le médecin avorteur, celui qui serait au cinéma d'abord le figurant dans Natacha, puis M. Cerf, puis M. Natan. Il y avait même, excuse et rédemption qui ne laissait pas de me troubler, celui, à regards voilés, qui pouvait être un jour Israël Zangwill. Aucun papier, que des faux. Ils étaient là, noirs et inertes comme des sangsues en bocal ; mais ni M. Frisette ni Mme Frisette, émus de leur sort, et qui imaginaient leur neveu et leur petite-nièce ainsi abandonnés dans un pays étranger, ni la concierge, qu'ils avaient achetée par un col en faux putois, ne se résignaient à les voir quitter la ville de Henri IV et de Debussy. Et ils ont obtenu, paraît-il, satisfaction. Ils ont disparu un beau jour, sans prévenir la concierge ni M. Frisette ; mais ils sont à Paris, on les y a vus. Et ils y sont sans doute, maintenant, munis de papiers réguliers, car déjà, à toutes les jointures et à tous les centres nerveux de notre administrations, s'est glissé un de leurs pareils, s'est formée une accointance, et l'on me signale même qu'à l'office des naturalisations, il est des employés naturalisés eux-mêmes à peine depuis quelques années... »

    RépondreSupprimer