jeudi 9 mai 2013

Lumpen Eden


Il y aurait toute une étude à faire sur les livres qu’on trouve dans les vide-greniers. Des bibliothèques ont été désossées, des rayonnages vidés, un carton éventré, et puis un grand vent de ras-le-bol a soufflé, la diaspora de l’inutile a commencé, et voilà nos chers volumes éparpillés ça et là, avec, pour nouveaux voisins, les choses les plus improbables qui soient, tous les lumpen-objets de nos tragicomédies consuméristes : assiettes touristiques, cendriers plus ou moins cotés, cassette VHS (Rocky ou gym tonic), DVD à 2 euros (infra-thriller ou pseudo-gore), coquillages peints dans l'ivresse d'un divorce, outils de jardinage ou de torture dont l’usage s’est perdu avec le manche, jouets McDonald dont le ressort demeure à jamais muet, ustensiles de cuisine rouillés, montres arrêtées, bols bretons n'ayant jamais trouvé preneurs, bref, l’immense armée des schmilblicks, les capsules de champagne dans leurs albums plastifiés qui ne conjuguent plus le verbe "pétiller", des jouets roses et verts dont on espère qu'ils surent distraire autre chose que des enfants roses et verts, le beau et le laid se tutoyant comme rarement en société, comme toujours dans l'âme, de la carte postale sépia au mètre, des tasses grivoises où peu de lèvres ont dû se poser – un cimetière interlope que viennent visiter les ingrats parents du proche et défunt passé.
Et des livres, donc. Le plus souvent, des best-sellers cartonnés, avec en couverture une chevelure auburn et un coucher de soleil, une cascade et une jeep, des pleurs, du mascara qui coule, une ferme abandonnée; mais aussi, bien sûr, des ouvrages sur les tranchées et les Panzer, et des mémoires d’hommes politiques ou de chanteurs, comme si le monde n’avait laissé pour seul témoignage que les souvenirs adipeux de ceux qui décident et les ritournelles usées de ceux qui passent par la télé comme par une chatière. Des polars, aussi, bien sûr, quelques Séries Noires, histoire de toucher au grisbi ou de faire sa rosière. Des San Antonio comme s’il en pleuvait, aux couleurs de ratatouille oubliée. Un peu de SF, parfois, en général des Fleuve Noir striés de bleu et blanc, d'où peine à décoller une fusée de zinc. Des Harlequins, toujours, telle une bande de copains désireux de ne pas rater le coche. Des Livres de Poche de la grande époque – Quo Vadis ? Jules Verne ! Circulez…! Parfois, avec un peu de chance, une ou deux BD pour adultes sentant encore vaguement le foutre petit-bourgeois des années 70. Mais le filon se tarit.
Hier, j’ai pu constater que les livres se font décidément de plus en plus rares dans les vide-grenier, comme si en deux décennies les gens avaient réussi à épuiser ces stocks ataviques, liquider tous ces best-sellers et lectures de commodités qu’on n’ose pas chasser de chez soi.
Tout juste un bout de Bernard Clavel, même plus d'ombre de Valise en carton. Et puis soudain, dans une caisse d’où saillaient quelques manches de louche et que tentait de fuir le froid serpent d’un cordon électrique, après examen, un livre un peu différent, plus très frais mais qui semblait mendier néanmoins une ultime attention : Eden, Eden, Eden, de Pierre Guyotat. On aurait dit le dernier livre sur terre. Le seul à n’avoir pas été encore tout à fait lu. Il résistait. Attendait son heure. 20 centimes ? m’a proposé le vendeur tout en essayant de refourguer une photo dédicacée de Pierre Bellemare à un type qui collectionnait les coquetiers.
J’ai décliné. J’avais déjà le livre chez moi. Mais surtout, je me disais qu’il était bien là où il était. Un colis piégé. Qui finirait par trouver sa folle étincelle, avec de la patience, un peu de hasard et toute l’horreur du monde accumulée au-dessus de nos têtes, dans ce ciel gras et fardé où glougloutait, penaud, buté, une parodie de soleil.

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