lundi 13 mai 2013

Les voies de l'édition sont-elles pénétrables?

Je vous entretenais récemment d'un de ces livres où la bio de l'auteur semble figé dans le temps, mais il en existe d'autres où un processus pour ainsi dire inverse semble s'être produit. Prenez par exemple Gulliver, de Claude Simon. Paru en 1952 aux éditions Calmann-Lévy, c'est le troisième ouvrage de l'auteur des Géorgiques, donc bien avant lesdites Géorgiques, avant la période éditions de Minuit – il fait d'ailleurs parties des quatre titres dont l'auteur n'a pas souhaité la réédition. Et de fait, il n'est pas facile à trouver, comme s'il appartenait à la préhistoire simonienne, se cachait, s'étant vu interdire par son géniteur même l'accès à la grande réunion familiale que consacrera la Pléiade. On peut néanmoins le trouver mais à un prix prohibitif, comme si, là encore, on devait payer pour le passage de ce clandestin, acquitter un droit équivalent à l'interdit qu'on brave.
Regardons-le de près, ce Gulliver si tabou. La page de copyright est formelle: 1952. Et l'achevé d'imprimer encore plus: "Achevé d'imprimer le 22 avril 1952 par l'imprimerie Floch à Mayenne (France)". Le cachet de la poste éditoriale fait donc foi. C'est bien du Simon d'avant Simon.
Pourtant, si l'on lit le quatrième de couverture, une surprise nous attend. Outre un vague résumé de l'intrigue, figure ce paragraphe étrange, un tantinet sibyllin, qu'il convient de lire entre les lignes:
"Gulliver […] appartient à une période, au sens pictural du mot, où l'écrivain, s'il brille et s'affirme, est à la veille d'adopter un mode de style caractérisé par la longueur de la phrase et la continuité du débit. La lecture de ce roman, qui marque un tournant dans la manière de Claude Simon, facilite l'intelligence de ses ouvrages ultérieures dont le plus récent a été couronné par un des grands prix littéraires de l'année."
Quel géant que ce Gulliver. Quelle prescience! Dès 1952, il subodorait que son auteur allait rallonger ses phrases et, qui plus est, rafler un prix majeur. Car l'allusion au grand prix littéraire de l'année ne peut que renvoyer au prix Médicis qui échut à Histoire, en 1967 (à moins qu'il s'agisse de La Route des Flandres, couronné par le plus modeste prix de l'Express…).
Bon, en fait, il n'y a qu'une seule explication rationnelle possible. Suite au Médicis de Simon, l'éditeur Calmann-Lévy imprime de nouvelles couvertures faisant mention de cet honneur, fait arracher les anciennes sur les nombreux exemplaires qu'il a gardés en stock, colle ces couvertures nouvelles sur les ouvrages anciens – et le tour est joué. Comme Calmann-Lévy a réutilisé des exemplaires de 52, inutile de corriger l'achevé d'imprimer, puisque seule la couverture a fait l'objet d'une réimpression (modifiée)…
A moins qu'il s'agisse là d'un cas relevant bel et bien de la pure et simple voyance. Une preuve tangible d'extra-lucidité. Il ne nous reste donc plus qu'à traquer, dans les greniers et chez les libraires d'occasion, ces livres étonnants, sur lesquels figure, quelque part, plus ou moins ouvertement, un indice laissant entendre que leur auteur, un jour, connaîtra la gloire. Imaginez par exemple une édition originale (1909 !) des Provinciales de Jean Giraudoux, au dos de laquelle on pourrait lire ces lignes: "Ce premier livre prometteur d'un jeune auteur de vingt-sept ans dissimule tant bien que mal une propension au racisme et à l'éternuement qui, n'en doutons pas, se révélera fatale à force de fréquenter Vichy et les cimetières."

3 commentaires:

  1. Tiens, c'est une idée : je vais glisser à mon éditeur d'annoncer sur la 4e de mon prochain bouquin mon futur prix Nobel. Voyons grand, voyons, clairvoyons.

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  2. Autre version du même ouvrage chez Calmann-Lévy, acheté 5,50 euros autrefois : "Cet ouvrage a été reproduit et achevé d'imprimer par l'imprimerie Floch à Mayenne le 30 octobre 1985" pour l'achevé d'imprimer ; et pour la quatrième, même texte jusqu'à "ses ouvrages ultérieurs", la phrase s'arrête là et cette fois elle est suivie d'une autre : "Le Prix Nobel de littérature vient de lui être attribué pour l'ensemble de son oeuvre." Seul roman des quatre titres dissimulés qui reste dans ma bibliothèque ; j'avais un exemplaire du Sacre du printemps, publié au Livre de Poche, mais il a disparu.

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  3. Je me suis en effet également fait la réflexion. J'ai découvert cet auteur qui m'avait été recommandé par ce livre, trouvé au hasard des rayons de l'Alliance Française de New York. Le papier est jauni mais l'autocollant de tête annonçant son propriétaire (l'Alliance Française) et le prix trop élevé pour ce temps là (26Fr00 ; autocollant sur cette même 4ème de couverture et qui n'a jamais été retiré) ne laissent que peu de place au doute. Heureux donc de découvrir une innovation éditoriale en plus d'un grand auteur (ce livre est soi-dit en passant d'excellente facture).

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