jeudi 25 avril 2013

Quand Lowry rencontre Scorsese: de l'alcool au volcan et du sexe en taxi

Je vous entretenais l'autre jour de la lettre de Malcolm Lowry, Merci infiniment, et en particulier d'un film qui y faisait une brève apparition, Les Mains d'Orlac. Mais il se trouve qu'un autre film était caché dans cette lettre, et le hasard l'a fait resurgir ailleurs, quelques jours après. Je m'explique.
A un moment, Lowry mentionne en effet le livre d'un certain Charles Jackson, The Lost Weekend, livre qui traite de la déchéance alcoolique et dont la parution a pas mal contrarié l'auteur d'Au-dessous du volcan, qui pourtant avait  commencé à écrire le Volcan avant la parution de ce "week-end perdu", et trouve un peu fort de café qu'on lui fasse remarquer qu'un autre a "déjà" traité le sujet. (Surtout quand ça vient du type qui a rédigé la fiche de lecture défavorable sur le Volcan.) Le fait est que la lecture de The Lost Weekend a porté à Lowry un sacré coup:
"Dès que j'en achevai la lecture, il me devint très difficile de poursuivre la rédaction de mon propre livre et d'y croire encore."
Quant à moi, j'avais fini la lettre de Lowry sans m'interroger plus avant sur ce Lost Weekend qui pourtant me disait vaguement quelque chose, mais sans plus.
Et voilà qu'hier, alors que je traduisais un chapitre de Taxi Driver – la "novélisation" du scénario de Schrader par Richard Elman, que publieront les éditions Inculte à la rentrée prochaine, et dont on vous causera bientôt –, voilà que je tombe sur le passage où notre bon vieux Travis Bickle emmène Betsy au cinéma. Il l'emmène voir un film porno, mais ça, on ne le sait pas encore, même si on s'en doute un peu (surtout si on a vu le film de Scorsese). Du coup, quand on avance dans le chapitre, on croit un court instant qu'ils vont entrer à l'Apollo, un cinéma qui passe des films pour "gens normaux". Or que passe l'Apollo ce soir-là dans le roman ? The Lost Weekend! Qui n'est autre que l'adaptation par Billy Wilder du bouquin de Jackson (et dont le titre français est Le Poison).

Ce roublard de Jackson avait donc réussi le double exploit de pourrir la vie de Lowry et de faire un caméo dans Taxi Driver. Si De Niro, pardon, si Travis avait été plus attentif, il serait entré à l'Apollo pour voir le film de Wilder, au lieu d'entraîner la pauvre Betsy au Lyric Theater pour mater… un porno intitulé Swedish Marriage Manual!
Bon, dans le bouquin de Elman, Betsy, pas folle, n'entre même pas dans le cinéma. Elle pige tout de suite et envoie balader notre taxi de nuit. Mais dans le film de Scorsese, elle entre avec Travis. Sauf que, bon, elle ressort assez vite. Parce que le film en question n'est pas un film porno comme les autres: c'est un film qui comporte des scènes pornos, certes, mais qui se présente comme un documentaire sur la sexualité, avec des plans pour le moins "cliniques".
Sacré Scorsese. Il n'a pu s'empêcher de faire entrer Betsy dans la salle de cinéma, mais ce n'est pas seulement pour qu'elle voie  quel genre de film intéresse Travis, et de quel bois il la chauffe, non, c'est aussi et surtout pour que nous puissions, nous, spectateurs, la voir elle en train d'en de voir ça. Histoire de décaler le regard, de changer le voyeur de place. (Travis aurait pu en outre l'emmener voir l'autre film projeté dans la même salle, Sometime Sweet Susan: un film de 1975 racontant les frasques sexuelles d'une jeune femme internée dans un asile psychiatrique à cause d'une double personnalité… Mais bon, c'eût été aller un peu vite en besogne – et en symbolisme).
Il y a une autre raison à la présence d'extraits de film porno dans Taxi Driver. Le scénario, écrit par Schrader, parle d'un chauffeur de taxi. Mais c'était surtout, à l'origine, le récit d'une longue dérive, celle de Schrader lui-même qui, après s'être fait larguer, s'était mis à passer tout son temps dans des cinémas pornos new-yorkais, alors pléthore (et à se passionner pour les armes à feu). Et oui, au début, dans sa gestation, Taxi Driver était presque un projet de film sur un cinéphile de type X.
Hum. Le film Swedish Marriage Manual (incorporé dans cet autre film qu'est Taxi Driver, tel un cauchemar dans un autre cauchemar) nous aurait-il éloignés de The Lost-Weekend, ce film qu'ont "raté"  Travis et Betsy? Ah ça, s'ils étaient allés voir le film de Wilder, ils auraient pu contempler une autre addiction, une autre solitude, une autre histoire de rédemption avec couple à lé clé. Mais bon, sexe ou alcool, il faut savoir choisir…
Ah, une dernière chose. En 1977, le film Taxi Driver a été nominé aux Oscars. Or, parmi les autres nominés se trouvait un documentaire intitulé Volcano: Enquête sur la vie et la mort de Malcolm Lowry… Décidément, le volcan est pire que le refoulé…
Enfin pour corser le tout, d'après certains spécialistes de la chose, il semblerait que les quelques "dirty" images  que regarde la pauvre Betsy dans Taxi Driver ne soient pas extraites du film Swedish Mariage Manual, mais d'une de ses nombreuses "sequels" intitulée Language of Love
Quelqu'un se dévoue pour vérifier?



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