mardi 16 avril 2013

Phénoménologie de la gougère

Si l'on était un tant soit peu cuistre, on n'hésiterait pas à dire que la gougère est à la chouquette ce qu'un patin bien roulé est à un petit bécot. Ou, si vous voulez, ce qu'Apocalypse Now est à The Party. On a suivi cette fois-ci la recette de Ducasse (Alain, pas Isidore) et ma foi le coup des 170g de beurre, ça vous pose un pue là votre gougère (surtout quand vous en faites cinquante et une). Bon, pas la peine de vous balancer la recette, tout le monde la connaît. Non, ce qu'on aimerait pouvoir décrire c'est ce moment phénoménale où, l'eau et lait arrivant à ébullition (le beurre a fondu à leur rythme), on balance dans la casserole (écartée du feu, soyons malin) les 240g de farine.
Choc brutal, noce violente. La cuiller en bois remue alors le tout comme si l'idée du catch avait réinvesti vos fourneaux. Le liquide et le solide s'affrontent sans merci. Le résultat est un truc qui semble venir, au niveau de la consistance, de l'espace ou de la mémoire d'une poupée gonflable. Mais ce n'est pas tout. Vous allez maintenant rajouter, un par un, cinq œufs, et attendre que chaque œuf soit incorporé avant de sacrifier le suivant. C'est là que ça se corse. Non que l'opération soit difficile ou dangereuse – un peu d'huile de coude suffit – mais ce qui se passe alors est assez déstabilisant. La masse élastique et homogène, lors de l'incorporation de l'œuf, subit une incroyable altération, elle se divise en deux, trois, quatre, cinq bribes quasi élastomèriques, l'idée du tout semblant succomber à quelque chose de primitif, comme si l'univers, pressentant le big bang, s'amusait à se reproduire pour le simple fun. Mais la cuiller en bois, franchement dirigiste et digne d'un Boulez, lutte contre l'éparpillement, la scission qui s'emballe, elle touille et retouille jusqu'à ce que la masse retrouve sa caoutchouteuse cohésion. C'est vraiment de la chimie dure et pure. Ça exploserait qu'on ne serait pas plus surpris que ça, juste volatilisé. 
Bien sûr, votre émerveillement ne doit pas vous empêcher d'ajouter le fromage et de poivrer, nous sommes bien d'accord. Et comme il vous reste un sixième œuf, un peu comme d'autres un sixième sens, eh bien vous diluez le jaune avec un filet d'eau et vous me peignez les petits tas style "alien is my only friend but i'm gonna cook his ass until he screams" que vous avez répartis sur vos plaques (recouvertes de papier cuisson) en vous servant d'une douille (ah, la douille, ce pisto-laser pour gourmands…).
Trois quarts d'heure et le tour est joué. Ne prévoyez rien d'autre à manger, c'est un conseil d'ami. Ce ne sont pas des gougères pour timorés. Personnellement, la gougère me rappelle des tas de trucs. D'ailleurs, il y a de ça déjà bien des années, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de vodka. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux ronds et fromagés appelés gougères qui semblaient avoir été pondus par un alien. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres un verre de vodka où j’avais laissé chuter par inadvertance quelques miettes de gougère. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes de la gougère toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait —
Oui, bon ça va, hein, si on n'a plus le droit de rattraper le temps perdu…

6 commentaires:

  1. Naturellement! Et quand des malappris me servent des gougères raplapla je dis : pas assez de cuisson! Il faut 45 minutes. Mais t'es folle!, qu'on me répond. Ben non!
    Une autre recette d'un temps perdu, d'un temps des pénuries, remplaçait le beurre par...du saindoux! Pas la peine de crier, je vous assure que ça vous avait un petit goût de cochon, rustique, certes, mais pas cochon du tout. La recette a d'ailleurs été reprise par un bouchon lyonnais qui les sert gratis en amuse-gueules, les clients en raffolent. Si vous n'avez pas de douille, ce qui peut toujours arriver, deux petites cuillers feront l'affaire.
    P.S. : tout de même, The Party....

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  2. Puisque la réflexion se choute au culinaire sachez qu'un de mes amis revisitait régulièrement la gougère en lui intimant la forme d'une couronne à cela il fallait aussi se taper la salade comme un adjuvant prompt à mieux l'apprécier tant sur un plan visuel que gustatif, je ne sais plus trop avec quoi nous faisions descendre le tout mais il n'y avait pas de vodka malgré les froids quasi sibériens endurés les longs mois d'hiver passés à charger de combustible nos poêles à charbon dans nos salons remplis de pouffes et sans commodes . La gougère ou la madeleine, il faut choisir.

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  3. The Party = un petit bécot? Pourquoi pas, un petit bécot n'est pas chose à dédaigner.

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  4. Quelle chance d’avoir une si belle mère ! La gougère est phénoménale et sombre parfois dans l’oubli, victime de son excès de fromage en ces temps de vaches maigres. Merci de ce rappel inspiré.

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  5. "la cuiller en bois, franchement dirigiste et digne d'un Boulez..." Belle image, Pierrot appréciera

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  6. A propos de Pierrot, de monstres fromages et de bourguignon, j'ai envie de clamer mon amour de la matière musicale et une colère

    cet homme a joué Zappa et Varèse, créé l'Ircam, accepté d'être archivé de son vivant en matière de révolution musicale, est écouté des pouvoirs publics (carte blanche au Louvre!)
    et que n'en profite-il pas encore aujourd'hui ?

    Dans ce contexte tellement sociocul avec les multinationales se donnant en spectacle (je meurs, je meurs, les pirates) et la réponse dédiée des alternatives locales (j'existe, j'existe, les salopards)
    et le terrible besoin d'une musique plus intense - oui, quand on connaît par coeur, c'est vrai qu'on relit moins son Rimbaud - la barque de la vie courante)

    que fait-il?

    ce grand monsieur boulez a revêtu la tunique ravigote
    il est le mieux placé pour faire advenir en France de nouvelles révolutions sonores

    Oui, soit, je devrais le lui dire directement et pas ici

    mais colère, le fromage c'est intense

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