mardi 23 avril 2013

Auteur sous plafond

On se rappelle peut-être ce moment de 1968 où Roland Barthes, dans l'écho de Foucault, questionnait un événement qui parut alors étrange (et agaça grandement): la mort de l'auteur. Il ne nous revient pas de questionner ici cette thèse (qui se voulait surtout appel au lecteur, à son active participation), mais on peut lui donner un autre sens, et repérer cette "mort de l'auteur" de tout autre façon.
Autrement dit: non plus entendre dans cette notion – la mort de l'auteur –  le refus de spéculer sur les intentions du créateur de l'œuvre, mais y voir plutôt le signe d'un certain absentéisme.
Cette pensée me trottait dans la tête depuis quelques jours – je ne sais d'où vient cette habitude de comparer les idées à des souris, mais j'attends toujours qu'on m'indique l'équivalent neuronal du fromage. Bref, cette pensée, donc, cavalait, galopait, hennissait dans ma boîte crânienne, et je la faisais mienne, quand je suis tombé sur ces lignes de Marguerite Duras, qu'on peut trouver dans Ecrire, texte poignant par bien des côtés, publié en 1993, dans lequel Duras réfléchit à l'écriture, à la solitude, l'alcool, avec pour cadre cette vaste maison de Neauphle où elle relit Michelet et pleure la mort d'une mouche. Que nous dit Duras? Oh, c'est très simple, comme souvent, et ça atteint sa cible l'air de rien:
"Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes: des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit: sans véritable auteur."
Ce pourrait être une façon assez simple de rendre compte de de certains livres. Un ami vous demanderait:
– Alors, tu le trouves comment le dernier roman de X?
Et, vous, de répondre:
– Oh, sans nuit.
Certes, ça ne serait pas de la critique littéraire. Mais néanmoins, ça en dirait, je crois, assez long. Puis on rangerait l'ouvrage au rayon "Livres pudibonds" et on s'en irait vers les prolongements.



5 commentaires:

  1. Ce pourrait même être le début de la critique littéraire.

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  2. Sans nuit... cela me fait penser à cette "nuit noire de l'âme" que se doit d'explorer le poète, ou l'écrivain... sans cela, il reste à la surface des choses et ne présente l'intérêt que d'une littérature de divertissement...

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  3. Cette idée de nuit n'est pas nouvelle ; on la trouve à tous les coins de page chez Blanchot ; mais on ne peut pas dénier à Duras, certes, l'art de la formule presque définitive, presque tragique dans son économie pourtant déréglée.

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  4. L'équivalent neuronal du fromage, c'est une tête bien faite.

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