mardi 12 février 2013

Toi aussi, adopte un personnage de roman !

Vous vous rappelez la grande époque d'Apostrophes, quand un Bernard Pivot tout mielleux harcelait un auteur pour l'obliger à parler de son personnage comme d'un compagnon de chambrée, bourré de défauts, excessif, mais si sympathique? Oui, bien sûr, même si vous n'avez jamais vu Apostrophes, vous avez déjà entendu des romanciers évoquer leur personnage principal avec trémolo ou distance, pathos ou moquerie, allant même parfois jusqu'à disserter sur les choses qu'ils n'ont pas faites, les propos qu'ils auraient pu tenir, les occasions manqués, leurs tics, leurs trucs. Eh bien, sachez-le, cette époque n'est pas révolue. Et ne le sera sûrement jamais. Aujourd'hui encore, on trouve des écrivains persuadés que leur personnage possède une dimension extra-littéraire, ou, pire, une psychologie étirable à l'infini. Des pour qui ce sont des êtres de chair et d'os, avec des dents et des caries, des pieds et des mains, des homuncules certes imparfaits mais ô combien touchants. Car un romancier, c'est, bien sûr mon cher Watson, avant tout un créateur d'humain, un fabricant de golem, un façonneur de psyché. Après, s'il veut, il peut être aussi planteur de décor, sculpteur d'intrigue voire arroseur de morale. Et s'il lui reste de l'énergie à revendre, il peut même être facteur de phrase, mais bon, là c'est tout à fait accessoire, on ne lui en demande pas tant. D'abord le bonhomme (bras, jambes, visage, etc), puis l'image de fond (Paris, la province ou Paris), après un peu de mouvement (il la quitte, elle le trompe), et éventuellement une pincée de bon sens (ah que la vie est absurde et l'argent sous le plancher). Le style, c'est vraiment de la guirlande, du houx, c'est pas obligé. Un ton, à la rigueur, mais juste pour saler la purée.
Ainsi donc: le personnage. L'avoir créé confère du coup à l'auteur (son papa ou sa maman, en quelque sorte), une espère de responsabilité, un devoir (ou un droit) parental que tout bon journaliste cherchera à sonder. Du genre: Mais vous lui en faites faire des choses? Vous l'avez rendu bien laid, dites donc! Il y a un peu de vous dans cet hermaphrodite paraplégique qui mange des topinambours en fredonnant du Wagner à l'envers, non? Bref, tout le monde s'amuse bien. Parce que tout le monde l'a compris: le personnage est l'émissaire du romancier. Sa boniche, son ambassadeur, son repré chéri, son… son… son indocile reflet? Oh my god.
Chaque années, ils sont des dizaines à succomber à ce virus. Et personne n'ose leur dire que ces marottes d'encre et de papier n'existent que dans leur imagination. La médecine semble avoir abdiqué. Les psys font la sourde oreille. Récemment, c'est Marie Nimier qui, atteinte de ce mal, se pose en juge et partie face à ses personnages. Bon, il faut dire qu'elle a inventé un personnage non seulement masculin (dingue ! une femme qui se met dans la peau d'un homme!, du jamais vu!!!), mais également doté d'une virilité pour le moins agressive (le roman s'appelle, pincez-moi si je rêve, Je suis un homme). Or que nous dit Marie Nimier, ou plutôt que dit-elle à Jérôme Garcin? Tout simplement ceci :
"Si je ne trouve aucune excuse à mon narrateur, obligé de frapper pour bander, il m'est arrivé d'éprouver de la compassion pour lui et d'en vouloir à Zoé de ne pas se rebeller, d'être consentante.»
Ça ne vous en bouche pas un coin, voire un rayon, une étagère?! Une cathédrale  ?!! On a envie de dire à Marie Nimier: Puisque tu éprouves de tels sentiments pour tes personnages, écris donc une suite. Rambo a le droit de revenir, tu sais. Carrie peut refaire une apparition et ne plus se laisser faire. Imagine une suite dans laquelle Zoé, guérie de sa passivité, se rebellerait pour de bon et enverrait chier Alexis Leriche (eh oui, ainsi s'appelle l'anti-héros en question…). Bon, du coup, si Zoé l'envoie chier, est-ce que Marie Nimier éprouvera plus (+), ou moins (-), de compassion pour Alexis? On ne sait pas trop, à vrai dire, tant les voies de la psychologie sont impénétrables. Allez savoir comment peut réagir un personnage auquel on donne une seconde chance. Ne risque-t-il pas de se dire, en se frottant le menton: J'ai la vague impression d'être manipulé… Mais bon, positivons: pendant que certains écrivains s'apitoient sur le sort de leurs personnages, au moins ils pensent à autre chose qu'à écrire. Rien n'est perdu, mais heureusement rien n'est créé non plus. Le vide adore les romanciers.

12 commentaires:

  1. La littérature à l'ancienne (à la hussarde)...

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  2. Oui, Flaubert s'est pissé dessus, de rire, c'est Rodolphe qui vient de me le dire.

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  3. Bonjour Claro
    Heureuse de lire ces lignes - ça va t'étonner. Combien de fois ai-je répondu que je ne voyais pas mes personnages, ni ne les entendais, que ce n'étaient que des êtres de mots, des êtres de papier. C'est toujours un moment de grande perplexité quand, à la sortie du livre, je les vois prendre corps sous la plume des critiques. Les propos recueillis, ceux que tu cites, je les ai découverts dans le journal. Il y a quelque chose de très enfantin dans ce jeu imposé par les journalistes, cette convention du "pour de vrai". Dans le silence de l'écriture, puis de la lecture, heureusement, l'imagination reprend la main. Une imagination qui se joue des images. Et des commentaires.
    Marie Nimier

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  4. PS J'ai écrit une pièce de théâtre, publiée chez Actes Sud Papiers, intitulée "Adoptez un écrivain". Une façon de poursuivre la conversation...

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  5. Marie, merci pour ton commentaire, qui redresse un peu ma critique biaisée. Il est vrai qu'on devrait toujours se méfier des propos que font tenir (verbatim ou pas) les journalistes aux écrivains. Heureusement, comme tu le signales, il y a "le silence de l'écriture".

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  6. Ton papier est très juste, et ton esprit réjouissant, et s'il ne s'agissait pas de quelqu'un qui porte mon nom qui était mis sur le gril, j'y serais allée de ma petite blague de blog, mon post à deux balles. Enfin je penserai à toi la prochaine fois qu'un(e) journaliste me parlera d'Alexis Leriche avec un air d'entre deux airs. Tu sais aussi, parfois, il y en a juste marre de répondre sérieusement à leurs questions. Alors on laisse glisser. On ne reprend plus. On répond à côté. Ce n'est pas le moment le plus agréable.

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  7. Oui. Je propose que la prochaine fois qu'on nous interviewe, on réponde juste: "Je ne parlerai de mon personnage qu'en présence de mon avocat."

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  8. Et Dino Egger? C'est lequel?

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  9. Bon tout va mieux alors. J'aime bien ce que raconte Claro, ce qu'écrit Marie Nimier et je m'étonnais de tels propos de sa part. Sa réponse remet les choses en place (enfin si on peut écrire ça à propos 'un auteur qui intitule son livre (que je n'ai pas encore lu) "je suis un homme"

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  10. Si quelqu'un m'avait demandé de dire comme ça, sans beaucoup réfléchir, quels sont les dix personnages de fiction auxquels je "m'identifie" le plus ((oh, le vilain mot, et la vilaine chose!), j'aurais répondu (presque) sans hésiter, quitte à regretter par la suite certains de mes choix ou vouloir les remplacer par d'autres: Mercutio, le prince Salina, Arthur Daane, Monte Cristo, Niembsch, José Cemi, Herminien, Tristano, l'Immortel et Arturo Belano, car j'aurais aimé - oh tant aimé! - qu'un beau jour ils finissent par m'adopter, EUX...

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