jeudi 14 février 2013

Rêves de pierre et jets de fiel

L'écrivain azerbaïdjanais Akram Aylisli ne doit pas comprendre ce qui lui arrive après la publication de son roman intitulé Daş yuxular (Rêves de pierre). Bon, il aurait dû se douter que ses propos trop cléments sur les Arméniens passeraient difficilement. L'Arménie, c'est l'ennemi, là-bas. Eh bien, pour passer difficilement, ils passent difficilement, tellement, même, qu'on peut dire qu'ils ne passent pas, voire plus. Un décret présidentiel vient de priver Aylisli de son titre honorifique d'Ecrivain du Peuple, aïe, et pour ce qui est de la pension qu'il touchait depuis 2002, couic ! Quant à son fils, on lui a apparemment demandé dé démissionner de son poste de fonctionnaire aux douanes. Mais ce n'est pas tout. Des gens bien intentionnés ont commencé à brûler ses livres en signe de protestation. Allait-on s'arrêter là? Que nenni!  Un dénommé Hafiz Hajiyev, chef du parti pro-gouvernement, vient de proposer une récompense de 10 000 AZN (je vous laisse regarder le taux de change, mais ça tape dans les dix mille dollars…) en échange de… attendez que je vérifie… oui, c'est bien ça… de… l'oreille ! oui, de l'oreille de l'écrivain, sans prendre la peine de préciser s'il s'agit de la gauche ou de la droite, apparemment n'importe laquelle fera l'affaire, l'ami Hafiz n'est pas regardant. Bon, le comité de surveillance des Droits de l'Homme a réagi, ainsi que le PEN internantional. Mais ce n'est pas gagné pour cet imprudent d'Akram. Apparemment, le conflit qui a opposé pendant sept ans les deux pays autour de l'enclave autonome de Nagorno-Karabakh, enclave peuplée au départ par des Arméniens, a laissé des séquelles. Alors, évidemment, toute tentative, même littéraire, pour attiser autre chose que la haine est mal vue. Il semblerait néanmoins que les mises à prix et les autodafés ne soient pas encore légaux en Azerbaïdjan. Peut-être quelqu'un pourrait-il leur rappeler ce détail juridique. Mais bon, qui se soucie d'un écrivain azerbaïdjannais? En tout cas, on remarquera que c'est devenu une habitude, ces mises à prix pour des écrivains. Comme si la littérature, plongée dans un certain contexte, reprenait soudain de la valeur. Comme si le seul palliatif à l'indifférence était le ressentiment. Et que pour empêcher de parler, il suffisait de vous couper une oreille. Pas la langue, hein: l'oreille. Le message est on ne peut plus clair: Deviens comme nous, sois sourd. La cécité suivra d'elle-même.
(Ah, j'oubliais, Dominique de Villepin, notre écrivain persécuté à nous, a été reçu par Ogtay Chiraliyev, le ministre azerbaïdjanais de la Santé, afin de causer du développement des relations dans le domaine de la pharmacie. Alors, s'ils veulent digresser, parler littérature, tout ça tout ça, qu'ils ne se gênent surtout pas.)

1 commentaire:

  1. From your mouth to God's ear. Bravo Claro. Big hug not far from Baku.

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