lundi 18 février 2013

Ne dites pas à ma mère que j'écris des polars, elle croit que je traduis Mishima en russe

Il y a quelques jours, une importante remise de prix de la traduction a eu lieu à Londres. Vincent Kling y a reçu un prix pour sa traduction du roumain du livre d'Aglaja Veteranyi, Why the Child is Cooking in the Polenta (un roman dans lequel, à un moment, un enfant se demande si les anges traduisent pour Dieu). Avi Sharon, quant à lui, s'interrogea avec humilité sur le bien-fondé d'une nouvelle traduction des poèmes de C. P. Cavafy. Malcolm Imrie lui succéda pour recevoir son prix (sa traduction de La Peur, un roman de Gabriel Chevallier sur la Première Guerre mondiale). Puis ce fut au tour de Boris Akounine, à qui revint le privilège de prononcer cette année la délèbre Conférence Sebald (on, compte, parmi ses prédécesseurs, rien moins que Susan Sontag, Seamus Heaney, Carlos Fuentes, Sean O'Brien…).

Boris Akounine traduit la littérature japonaise en russe. Ou plutôt, "traduisait", car il s'est mis à l'écriture lui-même – des polars, qui ont pas mal de succès: la série des  Eraste Pétrovitch Fandorine – et a laissé derrière lui son long passé de traducteur. Fini Mishima. Dans son discours, "Le paradis perdu: Confessions d'un traducteur apostat", il raconte que sa mère l'avait supplié de choisir entre les "deux seules carrières respectables" possibles en URSS: la médecine ou la traduction littéraire. Le jeune Boris n'étant pas spécialement doué en sciences, le choix se fit de lui-même… Mais à la longue, Akounine a fini par se lasser de la traduction. Il en avait sa claque de traduire des phrases comme "Il pleuvait" ou "Le ciel était gris". En outre, il ne trouvait pas très bons les romans de Mishima – idées pataudes, construction bâclée… Bref, trouvant après des années de bons et loyaux services que la traduction était un travail "long et démoralisant", il s'est mis à écrire des polars et a connu le succès. Aujourd'hui, ainsi qu'il l'explique, personne en Russie ne veut entendre parler de ses traductions.
Mais sa nouvelle existence ne fait pas le bonheur de tout le monde. Sa mère n'a jamais approuvé sa métamorphose. Certes, elle lit les polars qu'il écrit, mais le stylo à la main, et ne cesse de critiquer les intrigues de ses romans.Elle les repose d'un air las sur le guéridon du salon puis, regardant Boris dans les yeux après avoir poussé un long soupir, elle lui demande:
"Et si tu faisais quelque chose de sérieux? Si tu traduisais quelque chose?"

Du coup j'ai repensé à cette question qu'on pose parfois aux traducteurs écrivains. Vous écriviez déjà ou c'est à force de traduire que vous en êtes venu à l'écriture? Un peu comme si on vous demandait si vous copiez sur votre voisin avant de devenir bon élève, ou si à force d'écrire des sonates vous aviez eu envie d'apprendre la gamme ? La poule ou l'œuf? Cette question de la préséance a son charme. La réponse pourrait être moins tranchée qu'il n'y paraît: tout écrivain est quelque part un traducteur. Il ne cesse de se traduire lui-même, améliorant en permanence la version précédente de son texte, tout comme il traduit, très librement, plus ou moins consciemment, les auteurs qui l'inspirent – traduisant non pas leurs textes, mais le mouvement de leur syntaxe, la nébuleuse de leur imagerie, avant de s'en affranchir, de les trahir pour de bon. Toujours un peu entre deux langues – celle qu'il a héritée et celle qu'il forge –, l'écrivain avance masqué, en "traducteur apostat", et on ne saurait reprocher à ses lecteurs d'enfiler parfois le folklorique déguisement d'une sévère mais attentionnée baboushka.


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