jeudi 28 février 2013

Muffin / Muffout

Les recettes sont bien souvent trop longues et trop compliquées, tantôt bavardes, tantôt sinueuses, parfois alambiquées, voire retorses, alors qu'en général tout le monde a compris de quoi il s'agissait, et qu'un peu de concision ne ferait de mal à personne. Les ingrédients sont toujours les mêmes, les temps de cuisson de varient guère, et les gestes n'ont guère évolué depuis le paléolithique. L'être humain aspire à passer une fois de plus du cru au cuit, alors franchement, hein, qui a envie de préparer un plat dont la recette ressemble à un texte exhumé de Philippe Sollers?
Non, il est impérieux de réduire la cuisson des indications. Notre temps est précieux, notre vue aussi. Allons donc droit au but, droit au four, droit à la bouche! Appliquons les saints principes édictés par  Dezsö Kosztolanyi dans Cinéma muet avec battements de cœur (traduit du hongrois par Maurice Regnaut en collaboration avec Peter Adam, éd. Camourakis), Kosztolanyi qui écrivait si judieusement ceci:
"L'élève que je récompenserais, ce ne serait pas celui qui trouverait une phrase bien tournée, mais celui qui extirperait une épithète négligée, une phrase sans saveur. Au fur et à mesure que nous avancerions ainsi de mot en mot, de phrase en phrase, en arrachant autour de nous toutes les herbes sombres, le paysage irait s'éclaircissant. En nous s'éveillerait l'esprit du pionnier qui en pleine forêt vierge, à grands coups de hache, se taille une clairière. Ce n'est pas le respect des mots que j'enseignerais en premier lieu à mes élèves. […] Je leur expliquerais qu'ils doivent toujours écrire comme si leur temps était compté, comme s'ils avaient le couteau sur la gorge, comme si, avant de mourir, ils n'avaient que quelques instants pour parler de leurs secrets les plus intimes."
Chassons le superflu et s'il cherche à revenir au galop, tranchons-lui le talon d'Achille. Une recette est, étymologiquement, la "composition d'un remède", alors n'en faisons pas la description d'une maladie. Je vous propose aujourd'hui de révolutionner le genre littéraire à part qu'est l'énoncé de la recette. Ma proposition est, je crois, aussi désintéressée que salutaire. Et surtout, il a urgence. Prenons par exemple la recette du muffin à la carotte.
1/ Préchauffez le four Th.6 (180°C): Précision inutile, ça tombe sous le sens. On se doute bien qu'on ne va pas faire cuire un muffin à four froid, tout comme on a compris qu'il ne s'agissait pas d'une poterie exigeant des températures extrêmes. 180° ? Notre four a quatre côtés et n'effectue pas de demi-tour sur lui-même comme un caniche.
2/ Dans un saladier, mélangez la farine, la levure et le cumin: La levure va de soi, car personne n'a envie de se retrouver avec un muffin en forme de sous-bock. Quant à la mention du saladier, elle est hilarante. On ne va pas se livrer à une opération de prestidigitation, et mélangez tout ça dans les airs. On nous prend parfois pour des gogos, je trouve.

3/ Dans un autre saladier, battez les œufs avec la faisselle de chèvre et l'huile: Là encore, on assiste à un cas de prose inutilement délayé. Parce que si on met tous ces éléments ensemble, a priori, c'est pour les mélanger, par pour qu'ils forment des strates improbables.

4/ Mélangez les 2 préparations. Ajoutez les carottes râpées, le fromage râpé, salez et poivrez: Pour le fromage, pas le peine de préciser râpé, personne ne va balancer un coulommiers entier dans le salade). Idem pour les carottes. Sel et poivre? Hein? Non mais chacun fait ce qu'il veut, oh.

5/ Versez la préparation dans des moules à muffins huilés: On peut à la limite dire "cuisez", mais on se doute bien qu'on ne va les manger crues avec une paille. Ni les mettre dans des moules à gaufre.

6/ Enfournez environ 15 minutes : Le mieux c'est d'avoir un peu de jugeotte et de vérifier par soi-même. Parce que les laisser devant le four, ça serait stupide. Et ensuite parce que le temps indiqué dans les recettes n'est jamais le bon, vu que votre four n'en fait qu'à son gaz (ou n'écoute que ses résistances). Vous aurez d'ailleurs remarqué le perfide "environ", signe que tout ça est laissé à l'appréciation du mangeur. Donc : vé-ri-fiez.

Cette toilette verbale, saine et nécessaire, une fois effectuée, qu'obtient-on? Oh c'est tout ce qu'il y a de plus simple, de plus élémentaire, de plus radieux:

[(Farine+cumin/œufs)+(faisselle+huile)]+(carottes+fromage)

Mais osons aller plus loin: établissons un code universel, un peu comme pour la table des éléments périodiques, et attribuons aux divers ingrédients un code précis, ça ne devrait pas être la mer à boire. Ça pourrait donner ça:

[(Fn+Cu+0s)+(Fl+H)]+(Cr+Fg)

Certes, ça perd un peu de son charme, j'en conviens. Et, bon, il se trouve que c'est par ailleurs la formule du petit bijou ciselé littéraire, ce qui peut être effectivement confusionnant – ([(Fiction + Cucul + Originalité)+ (Falbala+Humeur)]+(Cœur+Fougue).
Mais pourquoi faut-il que vous pinaillassiez tout le temps? Sachez savourer l'instant, que diable! Il ne s'agit que de simples muffins, après tout. Pas de littérature.

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