vendredi 18 janvier 2013

1,56 m2 d'exercices de non-style

Vous vous souvenez des exercices de style pratiqués par Raymond Queneau? Oui, vous vous en souvenez. Vous y avez peut-être loué, pardon, joué vous-même. C'est dans le même esprit que la tirade de Cyrano sur le tarin. Ça se passe dans un bus, y a aussi une histoire de bouton. Ça commençait comme ça, dans le style dit "notation: "Dans l'S, à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant…" Eh bien aujourd'hui, on a proposé à la presse un exercice semblable. Voici le texte de base:  "Un employé intérimaire de 50 ans, a vécu à Paris pendant 15 ans dans un local de 1,56 m2 qu'il louait 330 euros par mois." Comme on peut le constater, c'était là une matrice très inspirante :

• Il louait 1,56m2 pour 330 euros à Paris.
• 330 euros pour 1,56 m2 à Paris.
• Un studio d'1,56 m2 loué 330 euros par mois à Paris.
• A Paris, un homme vivait depuis 15 ans dans 1,56m2 qu'il louait 330 euros.
• Un homme a vécu quinze ans dans un appartement d'1,56m.
• Un propriétaire a loué un " logement" d'1,56m2 pour 330 euros par mois pendant 15 ans.
• Dominique, âgé de 50 ans, vivait depuis quinze ans dans un « appartement » de 1,56 m2 pour lequel il payait un loyer de 330 euros.
• Dominique, 50 ans, a payé 15 ans durant des centaines d'euros pour un placard à balai de 1,56 m2 sous les toits à Paris.
• Un intérimaire quinquagénaire vivait depuis quinze ans dans un appartement de 1,56 mètre carré à Paris qu'il louait 330 euros par mois.
• Pour 330 euros par mois, Dominique 50 ans, a vécu pendant 15 ans dans un local à Paris de 1,56 m2 de surface habitable.
• Pendant quinze ans, un homme a vécu dans un appartement de 1,56m2 à Paris en échange d'un loyer de 330 euros.
• Un quinquagénaire a passé ses quinze dernières années dans un logement de moins de 2 mètres carrés, dans la capitale française.
• L'homme vivait à Paris dans un "trou à rats", un minuscule logement de 4 ou 5 m2 au sol, loué 330 euros.
• Une surface de 1,56 m2 habitable pour 330 euros par mois !
• Pendant 15 ans, Dominique, 50 ans, a vécu à Paris dans ce logement minuscule.
• Dominique, 50 ans, a payé 15 ans durant des centaines d'euros pour un placard à balai d'1,56 m2.
• La triste histoire d'un homme de 50 ans qui vivait depuis 15 ans dans un cagibi d'1,56 m2 à Paris.
• Pendant 15 ans, Dominique, 50 ans, a vécu à Paris dans un appartement à peine plus grand qu'une place de parking.
• Dominique a vécu 17 ans à Paris dans une pièce d'1,56 m2 habitable.
• 211 euros le mètre carré. C'est à ce tarif délirant que Dominique, 50 ans, louait il y a encore quelques mois un «appartement» parisien.

Seul bémol: il ne s'agit pas d'un simple exercice de style. Ce cagibi existe bel et bien (ô comme l'expression "bel et bien" paraît déplacée…) et le dénommé Dominique y a bel et bien vécu (ô comme ce participe passé, "vécu", paraît déplacé…). Quant au proprio, on espère qu'il ne pensait pas à Dominique chaque fois qu'il faisait un créneau, parce que franchement, se dire à chaque fois qu'on se gare: "Putain, cette place est à peine plus grande que l'appartement que je loue à l'autre intérimaire, je vais jamais arriver à y ranger ma putain de caisse!", ça doit être déprimant. Mais Dominique est parti, tiraillé par des rêves de grandeur (un "studio"). Depuis, trois agences immobilières ont proposé ce palace à la location. S'il y a des familles intéressées… Ah sinon, pour ceux qui aurait un peu plus de pognon, nous vous proposons ceci :
Dans un immeuble haussmannien, appartement au troisième étage de 341m2 en très bon état. Il est composé d'une grande galerie d'entrée, d'un grand salon en rotonde, ouvert sur un salon salle à manger, avec cheminées, 4 chambres, une très belle cuisine et une salle à manger équipée, plus une cave. 4 500 000 €.
Une fois de plus, hélas, il ne s'agit pas d'un exercice de style. Comme disait Queneau: "Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un."

3 commentaires:

  1. Quelque part entre Fénéon et Queneau.

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  2. De toutes les façons,exercice de style ou pas,quand on est assigné à résidence à l'intérieur avec système d'exploitation proche du proxénétisme, fenêtres ménageables via internet ou l'art du roman,fers aux chevilles version high tech de l'esclave silencieux et surveillé,on se sent assez rapidement claustrophobe;mais sans monnaie d'échange et non équipé d'intentions offensives ou dissuasive il reste encore possible de passer pour un dangereux terroriste mettant en péril l'équilibre des organes de l état ou pour rien ou personne ou plus facilement pour un élément d'une de ces inclusions parfois exposées au musée quand il faut bien voir que la récupération et le recyclage des dits objets peuvent dans un sursit créatif accéder à un autre statut que le déchet ou l'ordure excrété par notre beau système de fabrication des personnalités destinées à produire si ce n'est du sens au moins de la valeur consommable.

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  3. Oui, au fait. Merci pour Vollmann. J'avais commencé un commentaire long et pénible mais je crois que son envoi a été miraculeusement avorté.
    Il me reste 20 brûlures de pages de La famille royale, telle que je suis. Et c'est parfait. Je voulais demander quoi lire après, mais à vrai dire je suis déjà submergée entre de belles choses, comme Semmelweis, Nerval l'homme électrique et puis Rien ne vaut la vie de Ruskin, et d'autres choses plus ou moins baroques.
    Quand même, j'ai lu ton article sur ce que publie vollmann en ce moment et je suis embêtée professionnellement, il s'agit de série, je ne peux pas acheter un tome comme ça pour "ma" collectivité. Alors excuse ma question: qu'est-ce qu'il est vital de lire de Vollmann à part la famille royale?

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