mardi 3 avril 2012

La 4ème dimension (de la couverture)

Vous savez, je suppose, ce que dans l'édition on appelle le 4ème de couverture. Sinon, c'est simple: prenez un livre, retournez-le comme une grillade, et voilà, la face cachée est là. Elle comporte en général quelques informations, dont la plus importante est un texte, censé dire au futur lecteur de quoi retourne (nouvelle grillade!) le livre qu'il a entre les mains. Il s'agit donc de présenter en quelques lignes un objet qui, si on vivait dans un monde idéal où la littérature a un sens, ne saurait se résumer. Certains éditeurs ont opté pour une toute petite phrase – P.O.L., Allia… –, c'est une "accroche", on ne sait pas trop ce qu'on peut y accrocher, mais c'en est une, et bien souvent c'est une phrase extraite du livre (genre "Repose tout de suite cette femme, gargouilla-t-il"). On a donc à faire à un échantillon, une sorte de prélèvement, comme si la partie pouvait donner une idée du goût du tout, la carotte de calcaire une vue de la montagne – vous me suivez? Par exemple, pour mon prochain livre, je pourrais proposer le texte suivant: "Va donc chez Favallet chercher une balle de farine, sans quoi on va manquer pour la troisième fournée." Hum. Un peu risqué, peut-être. Pagnol, tout ça… bref. Passons.
Comme on le devine, il ne faut pas rater son coup. C'est un art, en fait. Parce qu'il faut à la fois donner une idée de l'histoire (ou faire croire qu'il y en a une…) et vanter sa singularité, voire sa qualité (sans tomber dans la promo éhontée, ou la publicité mensongère, comme le prouve assez la photo de femme en body – la mutine Cindy… – qui orne ce post). Il existe bien sûr des modèles, des patrons, et bien souvent rien ne ressemble plus à un quatrième de couverture qu'un autre quatrième de couverture. Ça peut donner ça:

Dans ce nouveau roman à la fois tentaculaire et ignifugé, Nestor Farbigoute met en scène des personnages passablement épilés qu'une même passion pour la sciure emporte dans le fleuve obscur de la déchéance oculaire. Un livre tellurique et postiche. 

Mais le plus souvent ça donne ça:

Dans ce nouveau roman à la fois tendre et passionné, Alex Fistwood met en scène des personnages hauts en couleurs qu'une même passion pour la tendresse précipite dans une série d'aventures passionnantes pleines de tendres rebondissements. Un livre tendre et passionnel.

On l'aura compris,  le genre du 4ème de couverture est casse-gueule et mériterait à lui seul un ouvrage de référence, qui serait sans doute un grand ouvrage comique, tendre et passionné. L'autre jour, en chinant dans une brocante de mon quartier, entre deux soupières mégalithiques ornées de chaton jouant au frisbee et un fauteuil Louis XV en rotin, j'ai eu la chance de tomber sur un polar signé Holly Roth, et intitulé La femme et sa proie, un truc paru chez Arthème Fayard en 1963, dans la collection "L'Aventure criminelle", traduit de l'américain par Michel le Houbie. Le titre original est Trial by desire et au dos du livre il y a une photo toute rouge de Pierre Nord, qui n'est pas l'auteur – ah ah – mais l'un des deux directeurs de la collection (l'autre c'est Françoise, Françoise Nord, sans doute sa femme?). La photo du directeur de collection en 4ème de couverture ! Voilà qui fait doucement rêver. Il faudra que j'en parle au Cherche-Midi… Qui plus est, ladite photo est rouge, et l'on y voit Pierre Nord fumer la pipe, chemise entrouverte sur un foulard. Chemise rouge, foulard rouge, ça en jette, même si ça fait un peu radioactif. Bref, la chose se présentait plutôt bien. Mais le meilleur, ô mes chéris, était à venir. Voici donc le texte de quatrième, qui est, je crois, un chef-d'œuvre d'inanité sonore pour bibelot inanimé. Il a dû être écrit par un enfant ayant de graves problèmes scolaires et peu de temps devant lui (ou par un oursin plein de velléités littéraires, oublié sur un radiateur dans le Périgord…). Vous verrez, il se savoure comme un bonbon à la strychnine, et mérite d'être lu et relu attentivement. C'est un peu comme une gravure d'Escher, sauf que là, plus vous le fixez, moins vous découvrez autre chose. Il n'en est pas moins savoureux:

Ce ne pourrait être qu'un très brillant roman policier-problème, mais Holly Roth a dépassé cet objectif et fait une œuvre originale, insolite, d'une cruauté intime extraordinaire – nous vous en prévenons – frémissante de vie et de passion.

Voilà. Avec ça en tête, vous devriez tous passer une excellente journée, tendre et passionnée, frémissante de vie et de passion, bref, un mardi au soleil.



1 commentaire:

  1. "Entrée du Mélodrome : action, exit. Valse des métiers : jambistes, chiffreurs, manœuvriers, ominiens, paraphréniens. Entre l’Homme-à-qui-il-n’est-rien-arrivé. Chanson courte. Entre l’Homme changé en machine à faire le monde. Chanson circulaire. Entre un homme vêtu de langues. La scène a lieu dans l’hôpital de Viande. Cinq déambulations. Chœur des quatre-vingt-sept médecins. Entre un homme qui contient la scène de Dieu et de son comique. Huit danses crâniennes... Mille crimes, litanies, accouplements, siamoiseries, poses fatales, gravitations, anthropophagies, scissiparités.
    Il avait dû passer sept ans dans la chair. Finir par ouvrir les yeux pour voir sa naissance. Reprendre la place d’Adam et enfanter 2587 fois. Il avait vécu des états de sortie d’homme. Homme était un état dont il était entré et sorti. Il aurait voulu refaire toute la chair à partir des paroles.
    Il écrivait en français animal. Il voyait partout des traces de lutte sur le sol. Il ne différenciait plus naître de mourir, ni la reproduction du crime. Il voulait, par des exercices continus de rythmique crânienne, pousser les sons jusqu’à la pensée.
    Il avait fait le premier roman sans hommes et poussé chaque action jusqu’à son dénouement de vide. Jusqu’à la joie de voir le monde sans lui. Il voulait combler sa naissance par du bruit.
    Il avait vu la chair de dedans et le temps réduit à une nomination. Tous les êtres parlants, il les voyait comme une foule voulant toujours vivre debout son martyre pour la joie d’un seul spectateur regardant. Il avait cru faire l’expérience du temps, l’inventaire des verbes du monde. Comme une litanie, comme une passion antiphysique, comme une comédie divine sans sujet, comme un livre écrit par un chien.
    J’entendais le temps avec mes oreilles. La langue française était mon professeur d’inconnu. J’ai demandé à l’Animal du temps de me manger.
    J’étais sur terre non pour être homme, mais pour émettre sans cesse des figures humaines. Je dédie ce livre à mon Destructeur.
    Entre Adam. En avant la musique


    !" Quatrième de couverture de la première édition chez P.O.L 1984

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